Evangiles apocryphes

 

et tradition de l’Eglise

 

 

 

Benoît XVI et Dan Brown

 

 

 

 

Le 13 avril 2007, le pape Benoît XVI a fait présenter son premier livre qui était très attendu : Jésus de Nazareth. Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration. Sa lecture de l’Evangile est centrée sur la connaissance de la personne de Jésus. C’est une sorte de réponse à tout ce qu'on a écrit ces dernières années sur Jésus, en le ramenant à un homme ordinaire avec parfois l'intention de l'abîmer. Benoît XVI évoque les « pires livres, destructeurs de la figure de Jésus et de la foi, bourrés de résultats supposés de l’exégèse », avec une allusion claire à Da Vinci Code de Dan Brown[1]. Les différents évangiles mentionnés par Dan Brown appartiennent à la bibliothèque gnostique découverte en 1946 en Egypte et les idées qu’ils expriment sont gnostiques. La gnose est un vaste mouvement d’origine préchrétienne, qui a ensuite adopté des textes bibliques du Nouveau et de l’Ancien Testament en donnant une lecture symbolique dictée par ses doctrines secrètes. Le salut, pour les gnostiques, n’est obtenu ni par la foi, ni par les œuvres, mais grâce à une « haute » connaissance spirituelle, qui méprise le monde et la matière et qui tourne autour de mythes, révélations, systèmes de mots et rituels particuliers. Les gnostiques étaient intéressés au sens ésotérique des écritures et non à leur historicité. Leur doctrine est donc éloignée de l’enseignement du Christ. Le principe gnostique relève d’une base simple, la négation des Evangiles canoniques, de leur interprétation par le Magistère, et une foi aveugle envers ce qui a été condamné par l’Eglise.

Selon, le pape, l’étude de Jésus de Nazareth comme être historique[2] est fondée sur les évangiles canoniques. Le Jésus des Evangiles est une figure historiquement sensée et convaincante. Elle est plus logique et compréhensible que les reconstructions que nous avons dû affronter ces dernières années. À l’évidence, il n’y a pas d’autres documents pour une telle étude. Les mentions faites par des auteurs extérieurs à la tradition chrétienne sont si lointaines qu’elles ne nous apprennent rien : elles confirment l’existence de Jésus, mais elles ne disent rien que l’on ne sache déjà. Les textes apocryphes[3] écrits plus tard n’ont pas de valeur pour dire quoi que ce soit de sérieux sur Jésus : la mode actuelle qui promeut les évangiles apocryphes n’a aucun fondement scientifique. Dans le christianisme, il y a plusieurs sources d'enseignement : au premier plan, la Bible, et au second plan, la Tradition, qui se transmet depuis des siècles, comme un trésor de famille. Dans cette Tradition, on peut inclure les Evangiles apocryphes. Même si l'Eglise ne les reçoit pas comme révélation divine, elle les admet comme source historique, au même titre que d'autres écrits profanes de la même époque. Ce qu'ils disent a toujours été cru par le peuple chrétien, et a été prêché depuis les Pères de l'Eglise[4], et repris au treizième siècle par Jacques de Voragine dans sa célèbre Légende Dorée.

La forme définitive de la Bible[5] a été fixée sous l'empire romain devenu chrétien, avant le quatrième siècle[6]. Il existait d'autres sources que la Bible désormais officielle, « canonique » qui s'est constituée.

Quelques-uns de ces écrits non reconnus par l'Eglise sont parvenus jusqu'à notre époque. Depuis quelques années, notamment à la suite de la publication du Da Vinci Code, les apocryphes (Évangile de Judas, Protévangile de Jacques, Évangile selon Thomas…) attirent l’attention du public et fascinent les esprits. Les écrits apocryphes représentent un ensemble littéraire considérable, ils exercent sur les uns une certaine attirance et sont rejetés par d'autres. Ils ont été traduits dans toutes les langues. Certains ont été oubliés et ont « disparu ». Mais les questions reviennent : apportent-ils une vérité nouvelle sur le christianisme ? Ont-ils été cachés parce qu’ils gênaient l’Église ? Vont-ils rentrer un jour dans le canon des Écritures ? En règle générale, il ne faut pas rejeter en bloc ce dont il est possible de tirer des éclaircissements pour la compréhension ou l’interprétation des textes retenus. C’est faire preuve de sagesse que d’appliquer ce précepte traditionnel : « Eprouvez tout, retenez ce qui est bon »

De temps en temps les sables d’Egypte libèrent des trésors enfouis depuis des siècles. Ce fut le cas déjà en 1945, lorsque treize codex coptes datant du début du quatrième siècle, furent découverts par des paysans à Nag Hammadi[7]. C’est ainsi que vient d’être publié le texte d’un Evangile de Judas[8]. Le manuscrit a été retrouvé dans les années 1970, il a refait surface en 1983, a disparu de nouveau… pour enfin être acheté pour une somme astronomique et confié en 2001 à des chercheurs de Bâle. Même si le manuscrit est assez abîmé, une traduction vient d’être livrée au public.

Il date du quatrième siècle, et a été écrit en langue copte. C’est la traduction d’un texte composé vers le milieu du deuxième siècle et connu de l’évêque de Lyon, Irénée, qui le cite vers 180 dans son livre « Contre les Hérésies ». Cette précision d’Irénée, au milieu d’autres témoignages, montre que tous les textes produits par les premiers chrétiens ne sont pas entrés dans le Nouveau Testament[9]. Au début, pas un, mais plusieurs christianismes sont apparus. Une version a fini par prendre le dessus et a établi, suivant son propre point de vue, le canon des Saintes Écritures[10] et s’est imposée comme orthodoxie, reléguant les autres versions au rang d’hérésies et en effaçant même le souvenir. Il est légitime de se demander ce que sont devenus ceux qui ont été laissés de côté.



[1] Ce roman parle d’une Eglise hypocrite et dissimulatrice, elle n’aurait comme seul but que de cacher, voire d’effacer, un ensemble de vérités gênantes. Jésus ne voulait pas confier son hérédité spirituelle et morale à Pierre et aux apôtres mais à une femme, Marie-Madeleine, que les Evangiles décrivent comme une courtisane convertie, et qui, en réalité, était non seulement le disciple de prédilection du Christ, mais aussi son épouse et qui l’aurait même rendu père. Que l’Eglise catholique puisse avoir eu et ait encore des dossiers qu’elle n’entend pas dévoiler, c’est plus que probable. Mais si on l’accuse, encore faut-il s’assurer que les preuves portées contre elle soient raisonnablement robustes.

[2] Qu’a véritablement apporté Jésus, s’il n’a pas apporté la paix au monde, le bien-être pour tous et un monde meilleur ? Qu’a-t-il apporté ? La réponse est très simple : Dieu. Il a apporté Dieu. « Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ ; nous ne nous connaissons nous mêmes que par Jésus-Christ », écrit Pascal. [3] Apocryphes, se dit des textes n'ayant pas été retenus comme canoniques. Cela ne veut pas dire qu'ils sont tous, d'un point de vue religieux, faux. Il en est certains qui donnent des indications autorisant des hypothèses sur les lacunes des évangiles (par exemple sur Marie). Si l'on considère que ces textes sont entrés en concurrence pour devenir parole sainte, alors les « Apocryphes » représentent les vaincus de cette concurrence.

[4] Entre autres Eusèbe de Césarée, Jérôme, Bède le Vénérable…

[5] Les premiers temps de la chrétienté connurent une trentaine d’évangiles (les bonnes paroles). Dans la constitution de son orthodoxie, la chrétienté n’en retint que quatre. Ceux de Marc, Matthieu, Luc et Jean.

[6] La version traduite en latin par saint Jérôme, la Vulgate , a été officialisée par l'Eglise. Auparavant, les théologiens chargés de la compilation avaient des choix à faire entre les textes qui seraient intégrés au Nouveau Testament, et ceux qui ne le seraient pas. Parmi les textes, figuraient certains écrits parlant de Jésus, qui n'ont pas été retenus.

[7] Les textes de Nag Hammadi représentent la plus grande découverte archéologique du vingtième siècle. Jamais une découverte d’une telle importance n’a suscité autant d’intérêt chez les archéologues, les chercheurs, les érudits et les historiens. Les manuscrits de Nag Hammadi furent découverts par « accident » en 1945 par un bédouin Mohammed Ali Samman partit à la recherche de terre fertile, et creusa au pied de la montagne Gebel el Tarif. Il ne pensait pas y déterrer une jarre fermée ! L'amphore qu'il exhuma, longue d'un mètre, contenait treize papyrus manuscrits. Ne réalisant pas la valeur de sa trouvaille, le découvreur la rapporta chez lui, et commença à l'utiliser quotidiennement pour allumer le feu. Mais cet homme avait mauvaise conscience, car il était par ailleurs impliqué dans une affaire de meurtre ... Craignant une enquête de la police, il confia les manuscrits à un religieux, Al Qummus Basilius Abd el Masih, qui s'intéressa à ces documents et les montra à un historien, Rahib. Les papyrus furent peu à peu vendus au marché noir, jusqu'à ce que le gouvernement égyptien s'en aperçoive, et tente de les retrouver. Une partie de la collection a pu être récupérée, et se trouve réunie au musée du Caire. Le village de Nag Hammadi se situe à 560 kilomètres au sud du Caire et à 60 Kilomètres au Nord-Ouest de Louxor.

[8] L'existence d'un évangile de Judas est attestée dès le deuxième siècle par saint Irénée de Lyon, qui le considérait comme une fiction. Si l'on s'en tient au récit de la Bible canonique, il est clair que Judas n'a pas pu écrire un évangile dans les quelques heures qui séparent l'arrestation de Jésus du suicide de l'apôtre ; ce dernier évènement est rapporté deux fois dans le Nouveau Testament, ce qui tend à appuyer sa réalité (Mt. 27, 5 ; Ac. 1, 18). L'évangile attribué à Judas est donc une œuvre postérieure. On lit dans ce document que Judas a livré Jésus sur une demande secrète de Jésus. L'apôtre n'apparaît pas comme un traître, mais plutôt comme un personnage privilégié et initié au destin de Jésus. D'après les exégètes actuels, cette version des faits semble correspondre aux idées d'une secte de l'époque, les caïnites, appartenant au courant du gnosticisme, dont les tenants attribuaient une importance majeure à la connaissance spirituelle révélée. Le titre « d'évangile de Judas » aurait été donné pour rendre le document plus attractif. Son intérêt est qu'il nous renseigne sur la diversité existant entre les différentes communautés chrétiennes des origines.

[9] En matière d'évangiles, il y a les canoniques et les apocryphes. Les premiers, signés Matthieu, Marc, Luc et Jean se retrouvent dans n'importe quelle édition du Nouveau Testament. Les seconds, attribués, entre autres, aux apôtres Jacques, Pierre, Thomas, Philippe ou encore Barthélemy, sont moins diffusés. L'Église de Rome s'en est démarquée à partir du quatrième siècle, et n'a pas souhaité en faire trop de publicité.

[10] Au Concile de Nicée (Turquie) réuni en 325 à l’initiative du premier empereur romain chrétien, Constantin, l’Eglise naissante a limité à quatre les évangiles transmettant l’enseignement du Christ. Seuls les textes attribués à Marc et aux apôtres Jean, Luc et Matthieu ont été retenus.