Le Judaïsme, religion d'un Livre :

le Talmud

 

Dès le retour de la captivité du peuple d'Israël, en Babylonie, l'araméen était devenu la langue internationale des échanges à travers tout le Proche-Orient : les déportés avaient appris cette langue en Babylonie. A leur retour, si l'hébreu reste la langue sacrée de la littérature biblique, peu de fidèles sont encore capables de la comprendre. Aussi, assiste-t-on à une traduction des livres saints en araméen. Cette traduction, le Targum, adopte un procédé très original : c'est à la fois une traduction du texte hébreu et un commentaire, en forme d'homélie, dans la langue populaire. Le terme même de "targum" n'est pas d'origine hébraïque, il vient d'une racine hittite, qui signifie : annoncer, expliquer et traduire. D'abord orales, ces traductions se sont fixées par écrit, puis elles ont été rassemblées en des documents composés qui suivaient de près l'ensemble du corpus biblique. Il dut ainsi exister très rapidement un ou plusieurs targumim du Pentateuque, la Torah araméenne, puis des targumim des prophètes et des autres écrits. La forme rédactionnelle permettait une très grande souplesse, puisqu'elle permettait l'introduction d'éléments interprétatifs et de textes venus de la piété populaire. La liberté qui était permise aux traducteurs et commentateurs était telle que dans le targum du livre du Cantique des cantiques on ne retrouve plus rien qui ressemble de près ou de loin au texte biblique lui-même : ce dernier est lu comme une allégorie des rapports qui existent entre YHWH et son peuple.

Le Targum est donc le fruit d'une longue tradition orale qui a donné naissance à des commentaires exégétiques permettant d'enseigner la Torah à tous les fidèles. Ces commentaires sont appelés midrashim, études poussées au maximum. Le midrash peut donner une explication et un enseignement relatif aux lois, et il est alors dit : midrash halakah, ou il peut donner une explication et un enseignement relatif à la piété ou à la morale : midrash haggadah. Et les différentes targumim établissent ainsi une distinction entre l'explication des normes de conduite et les développements narratifs en tout genre : réflexions morales, commentaires spirituels, paraboles, homélies, contes.

Au moment de l'occupation d'Israël par les armées romaines, le peuple perdait toute autonomie politique : la Torah ne demeurait plus que comme une instance législative purement religieuse, puisque le peuple était considéré comme colonisé par Rome et soumis à la loi de la puissance d'occupation. La secte des pharisiens se mit à interpréter la Torah, surtout dans les domaines moraux et religieux, en adaptant la Loi des pères à la situation dans laquelle ils se trouvaient par la force des événements politiques. Les pharisiens préconisaient une observance scrupuleuse de tous les commandements et de tous les préceptes contenus dans l'alliance du Sinaï. Ils réveillaient aussi l'attente messianique de l'ensemble du peuple, en cherchant à trouver dans l'enseignement traditionnel un soutien pour l'espérance populaire. Deux docteurs pharisiens sont connus par leur opposition quant à l'interprétation de la Torah : Hillel, qui préconisait une grande indulgence, et Shammaï, qui réclamait un retour à la plus grande rigueur. Hillel avait la réputation d'être un véritable saint, humble, doux et patient ; Shammaï, lui, était plus exigeant, plus sévère, tout en étant aussi très humain. Leur différence d'attitude ne vient pas seulement d'une différence de caractère ou de tempérament, mais surtout de la manière dont l'un et l'autre interprétaient l’Écriture : le premier était très libéral dans ses interprétations et commentaires, tandis que le second était beaucoup plus fidèle à la lettre même du texte sacré. Toutefois, leur attachement profond à la Torah, écrite et orale, les empêcha de devenir les fondateurs de deux sectes distinctes : leurs écoles se rencontraient pour discuter et confronter leurs commentaires, avant de décider à la majorité.

C'est parce que les rabbins et les docteurs redoutaient la disparition de la Loi orale qu'ils commencèrent à mettre un peu d'ordre dans les traditions reçues. Cette entreprise fut mise en chantier très peu de temps après la destruction du Temple de Jérusalem. A l'aube du deuxième siècle de l'ère chrétienne, Israël avait perdu son territoire, son temple et sa liberté : il ne pouvait survivre, au cours des siècles, qu'en se retrouvant dans le domaine de la Parole de Dieu, qui pouvait donner du sens à toutes ses tribulations. L'empereur romain Hadrien avait une conscience profonde de son devoir à l'égard de l'ensemble de son empire : il estimait qu'il était nécessaire à son pouvoir d'uniformiser la culture et la religion dans tous les territoires soumis à la tutelle romaine : aussi fit-il édifier an temple à Jupiter Capitolin sur l'emplacement du Temple de Jérusalem. Exacerbés, les juifs se révoltèrent sous la conduite de Siméon Ben Kokhba, en 132, et, pendant trois ans, ils menacèrent sérieusement la paix romaine dans cette partie du monde. En 135, sous les ordres de Sévère, les troupes romaines précipitèrent la chute de Ben Kokhba. Et Hadrien entreprit de conduire une persécution sans précédent contre le peuple juif : il avait compris l'erreur de ses prédécesseurs qui avaient permis aux juifs de continuer à pratiquer leur religion et de se gouverner eux-mêmes, grâce au sanhédrin... Hadrien décida de supprimer ce gouvernement propre à Israël, d'interdire la pratique religieuse et en particulier l'étude de la Torah, de laquelle le peuple tirait tout son pouvoir. De nombreux juifs préférèrent la mort au refus de la Torah, à tel point que l'existence même du peuple s'en trouvait menacée. Un conseil des sages, réuni à Lydda, autorisa les juifs fidèles à violer la plupart des préceptes et commandements de la Torah pour rester en vie : il suffisait de ne pas succomber à l'idolâtrie, de ne pas tuer et de ne pas commettre d'adultère. La mort d'Hadrien, et l'arrivée au pouvoir d'Antonin le pieux amenèrent, à partir de 138, une amélioration faite à la condition juive. Antonin, ému de la situation dans laquelle se trouvaient la plupart des Juifs, notamment ceux qui résidaient sur le territoire de la Palestine, révoqua quelques édits de son prédécesseur : il autorisa la réouverture des écoles (yeschiva) notamment dans le nord du pays, en Galilée. Un autre sanhédrin s'installa immédiatement dans cette région qui avait été quelque peu épargnée par la persécution d'Hadrien : son président, le Rabbi Siméon ben Gamaliel, fut reconnu par l'empereur comme le patriarche, c'est-à-dire comme le chef suprême des juifs. La renaissance matérielle et spirituelle commence à cette période. Elle atteignit son apogée avec un successeur de Siméon ben Gamaliel, Juda le Prince, appelé le "Rabbi", le docteur par excellence, qui fut, dit-on un ami des Antonins, et qui pensait que la situation favorable faite au peuple juif ne pouvait pas durer : il entreprit une compilation de l'ensemble des codes du peuple juif, qui allait permettre l'unification des juifs du monde entier. Cet instrument qui allait prendre la succession du Sanhédrin, reçut le nom de Mishna, c'est-à-dire "la répétition" de la Loi. La Mishna rassemble les lois, les enseignements, les commentaires de toute la tradition, afin que la Torah, qui n'est pas simplement la Loi écrite, mais aussi la Loi transmise par oral, ne se perde pas.

Le contenu de la Mishna

Avec cette mise par écrit de la tradition orale, le judaïsme rabbinique prenait naissance, autour des docteurs de la Loi, appelés tanna'im, c'est-à-dire les enseignants. Ceux-ci, conscients de la situation dans laquelle se trouvait le peuple juif, ont cherché à comprendre et à analyser l'évolution de l'histoire. Ils ont été ainsi conduits à Aménager les lois traditionnelles aux nécessités politiques et économiques de leur époque. Tout en sauvegardant l'attachement à la Torah, à la Parole de Dieu, ils ouvrirent la possibilité de recherches plus approfondies sur les applications effectives de la Torah dans la vie quotidienne des fidèles.

La Mishna a été rédigée en hébreu, dans un style net et concis. Elle formule ainsi de façon précise la halakah, qu'elle fait accompagner de commentaires et de discussions antérieures.

Elle est divisée en six sections comprenant chacune un certain nombre de traités (soixante-trois au total), eux-mêmes subdivisés en chapitres et en paragraphes. Voici les noms des différentes sections de la Mishna

1/ Zera'im,  "les semences"

Cette section rassemble et développe les réglementations bibliques relatives au droit des pauvres, et particulièrement des prêtres et des lévites. Ceux-ci peuvent bénéficier d'un prélèvement sur les produits de l'agriculture. Mais Zera'im présente également des préceptes sur le labourage, l'ensemencement, la mise en jachère pendant l'année sabbatique des champs, jardins et vergers. Un traité introductif présente les Berakhot, les "bénédictions" que le fidèle doit prononcer lorsqu'il consomme les produits du sol : Béni sois-tu, Éternel, notre Dieu, roi du monde, créateur du fruit de la vigne... Béni sois-tu, Éternel, notre Dieu, roi du monde, qui fais sortir le pain de la terre... Béni sois-tu, Éternel, notre Dieu, roi du monde, qui as créé un univers à qui rien ne manque et as produit de bonnes créatures et de bons arbres...

Le juif doit ainsi prendre conscience qu'il n'est qu'un hôte de passage, un étranger sur la terre qu'il reçoit de YHWH, son Dieu, et il ne peut oublier de louer le créateur qui lui donne les éléments nécessaires à sa subsistance. La tradition rabbinique a ainsi rassemblé plus de cent bénédictions qui jalonnent la vie courante de tout juif. Et même s'il n'est pas pratiquant, le juif n'oublie pas ces formules aux moments les plus solennels de son existence, et surtout, il n'oublie pas qu'au-delà des paroles qu'il peut prononcer, l'essentiel se trouve dans la coopération active de l'homme à la grande oeuvre de création divine.

2/ Mo'ed, "les fêtes"

Cette section rassemble les lois sur la célébration du Sabbat et des différentes fêtes qui marquent l'année liturgique juive, sur les différents jeûnes, qu'ils soient d'origine biblique ou d'origine extra-biblique. Elle a permis également l'élaboration du calendrier, rythmé sur les festivités.

3/ Nashim, "les femmes"

Elle regroupe les différentes lois relatives à l'union conjugale : le mariage, les relations sexuelles, le divorce...

4/ Nezikin, "les dommages"

C'est une section de droit civil et pénal, qui reprend toutes les procédures judiciaires. Un traité a une importance particulière, "les sentences des pères" : il suit tous les enseignements de la tradition orale de Moïse à Shammaï et à Hillel, et il donne les réglementations qui peuvent être suivies dans les relations existant entre un juge et un accusé, un maître et un disciple. Il envisage successivement tous les cas de relations sociales, domestiques, économiques ou politiques.

5/ Qodashim, "les choses saintes"

La sainteté du peuple est une condition Fondamentale de l'alliance entre Dieu et son peuple. Et cette sainteté était elle-même conditionnée par le culte sacrificiel au Temple de Jérusalem. Cette section de la Mishna est consacrée à l'ordonnancement du culte au Temple, prescrivant toutes les règles auxquelles les prêtres devaient se soumettre pour que les sacrifices soient accomplis selon le rituel adéquat.

6/ Tahoroth, "les purifications"

Cette section envisage les règles de pureté et d'impureté des hommes et des objets les plus divers.

 

La formation du Talmud

La Mishna de Rabbi Juda ne tarda pas à être adoptée comme une autorité suprême par les différentes écoles de Palestine et de Babylonie, et elle devint, avec l’Écriture proprement dite, le principal objet d'étude et d'enseignement pour les rabbins. Avec la mort du Rabbi, en 217, la gloire quitta Israël, comme le dit un texte ancien, et la vie devint de plus en plus difficile pour les juifs de Palestine. Les rabbins, appelés les "amora'im", c’est-à-dire les "interprétants" de la Mishna, ne manquèrent pas de constater que Juda avait omis de mentionner, dans son immense compilation, certains enseignements qui étaient encore transmis par la voie orale. Ces éléments extérieurs ne pouvaient pas être ignorés dans les discussions sur la Mishna. L'activité intellectuelle des écoles babyloniennes et palestiniennes s'attacha à poursuivre l'enseignement de la Mishna de Rabbi Juda, en le commentant dans ses moindres détails : elle permit la constitution de la Gemara, "l'achèvement" de l'entreprise du Rabbi. L'ensemble constitué par la Mishna et la Gemara reçut le nom de Talmud.

Talmud vient d'une racine hébraïque qui signifie : étudier. Mais il est facile de comprendre que " l'achèvement " ne pouvait jamais être atteint, si bien que le Talmud reste toujours inachevé, et que les écoles juives du monde entier continuent encore l'étude talmudique, selon les méthodes héritées des fondateurs. Dès la fin du troisième siècle de l'ère chrétienne, partout on étudiait la Bible et la Mishna, accompagnée de ses commentaires et explications. Une période d'effervescence intellectuelle commençait et elle allait conduire à deux compilations du Talmud, ou du moins à deux versions différentes du Talmud : l'une est originaire des milieux palestiniens, on l'appelle "Talmud de Jérusalem", l'autre est originaire de Babylonie, on l'appelle "Talmud de Babylone". Ces deux versions diffèrent par leur langue, par leur présentation, par leur méthode d'analyse et de lecture, mais se rejoignent dans leurs références.

Le Talmud de Jérusalem, désigné aussi sous le nom de Talmud des habitants d'Israël, ou des Occidentaux, par opposition aux Babyloniens, est rédigé en hébreu et en judéo-araméen. Il est nettement plus court que celui composé par les Babyloniens : il fait seulement le tiers de la longueur de l'autre, mais cela peut s'expliquer par la situation historique dans laquelle se trouvaient les maîtres des écoles palestiniennes. Sous sa forme actuelle, il est un produit du milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne.

Or, à cette époque, après la conversion de l'empereur Constantin, le christianisme est devenu la religion officielle de tout l'empire, et Jérusalem est considérée comme une capitale chrétienne : les juifs sont regardés comme des hérétiques, qui n'ont pas accepté de se soumettre à la religion chrétienne. Et l'Église, soutenue par la puissance de l'État, rendait la vie difficile pour tous ceux qui demeuraient en Palestine. La rédaction du Talmud en a ressenti les effets, car il a été compilé à la hâte, puisque les rabbins ne disposaient pas de la tranquillité d'esprit nécessaire à la composition soignée de ce livre ; d'où l'existence de lacunes et d'où le manque de continuité dans la rédaction, avec ses très nombreux doublets et le mauvais enchaînement des idées développées. Malgré ses défauts, malgré le mauvais état du texte, le Talmud de Jérusalem garde toute son importance pour l'étude de la loi juive, parce qu'il représente la tradition ininterrompue de la halakah et qu'il propose de très nombreuses informations sur la situation des juifs de Palestine, dans leurs relations avec ceux de la Diaspora, ce qui constitue une source non négligeable pour l'historien.

Le Talmud de Babylone, postérieur d'un siècle au précédent, a été écrit en araméen oriental, là où les juifs jouissaient d'une plus large autonomie, tant sur le plan politique que sur le plan religieux, puisque le roi de Perse avait accordé un statut presque royal au chef des exilés. Dans cette condition de vie plus favorable qu'en Palestine, les Rabbis ont pu produire un Talmud beaucoup mieux travaillé, fruit d'une recherche intellectuelle plus longue et plus approfondie. Toutefois, le Talmud babylonien ne porte pas sur la totalité de la Mishna, non parce que celle-ci n'était pas commentée entièrement, mais plutôt parce que certains traités n'avaient plus aucune actualité parmi les juifs installés en Babylonie. Comme celui de Jérusalem, le Talmud babylonien se présente comme le reflet de toute la science religieuse et profane de l'époque. La mise en forme définitive ne fut entreprise que par Rabbi Ashi, mort en 427, et qui travailla pendant trente années à cette rédaction : il harmonisa les résultats des recherches de son école de Sura avec ceux des différentes autres écoles de Babylonie. L'oeuvre de Ashi fut poursuivie par son successeur, qui rédigea de façon définitive les textes laissés en suspens par la mort du recteur de l'académie de Sura. Ce successeur, Rabbina, fut le dernier à enseigner la Torah dans la perspective de la tradition orale, et c'est véritablement lui qui acheva la clôture du Talmud. Après lui, les rabbins ne furent plus considérés que comme "ceux qui raisonnent", "ceux qui opinent" sur les textes laissés par leurs prédécesseurs. A l'achèvement de leur Talmud, les juifs de Babylonie connurent une situation comparable à celle de leurs coreligionnaires palestiniens : pendant près d'un siècle, ils subirent la persécution, et même après celle-ci, ils ne connurent jamais plus l'âge d'or qui permit la rédaction du Talmud.

 

Le Talmud, oeuvre gigantesque du judaïsme

S'il est permis de parler de religion du livre pour le judaïsme, il est vraisemblable que ce livre n'est pas la Bible, mais bien le Talmud. Car celui-ci est, à côté du livre saint de la Parole de Dieu, l'oeuvre la plus gigantesque du judaïsme : il a constitué une véritable force de cohésion pour les Juifs répandus à travers le monde entier. Car il se présente comme le miroir le plus fidèle de l'ensemble du judaïsme. C'est à l'intérieur de ce livre que le juif peut trouver tout ce qui concerne sa vie quotidienne : hygiène, éducation, morale, politique, économie, civisme... Mais tout est sous-tendu par le souci de maintenir le peuple dans la fidélité de ses origines : Israël est lié à Dieu par une alliance éternelle, manifestée dans le don de la Torah. Et le Talmud constitue le véritable d'Israël.

Son enseignement a constitué l'objet principal, sinon exclusif de l'ensemble des écoles juives du monde entier. Et le Talmud a même parfois supplanté la Bible elle-même, que le christianisme avait annexée : c'est lui qui maintient et anime la vie du peuple depuis de nombreux siècles. Et il n'est guère étonnant dès lors que, chaque fois que les antisémites s'en prirent aux juifs, la vague de haine s'enflait par la destruction des livres du Talmud : en brûlant ces livres, on pensait détruire l'âme d'Israël. Finalement, le judaïsme actuel est le fruit du Talmud, celui-ci étant lui-même le fruit de toutes les études sur la Bible. Le Talmud a permis aux juifs de conquérir une structure morale et une ossature d'esprit incomparable, ce qui les a conduits à toujours garder vivante l'espérance du retour sur la terre des ancêtres.

De même que la Bible fait maintenant partie du patrimoine commun de l'humanité, de même il arrivera un temps où le Talmud, qui est une connaissance du texte biblique par un effort inouï de l'intellect sur l'intérieur de l’Écriture, sera connu et étudié de tous les hommes qui fondent leur foi sur la Parole de Dieu qui a pu s'exprimer dans la Bible, ce premier livre que la pensée juive a offert à l'ensemble de l'humanité. En effet, le Talmud est né de la volonté des docteurs de comprendre le texte sacré de l'intérieur, et celui qui voudra connaître dans sa profondeur la Parole divine exprimée sera amené presque nécessairement à recourir à l'interprétation qui lui est offerte par le Talmud.

Finalement, celui-ci se présente comme l'histoire de l'interprétation de la Bible, à laquelle se sont ajoutés tous les règlements qui constituent le véritable trésor d'Israël. Car le Talmud tire son autorité unique dans le judaïsme du fait qu'il est fondé sur l'autorité de la Parole de Dieu, qui exclut de la Bible toute erreur et toute contradiction. La méditation du talmudiste devient la méditation même de la volonté divine qui se cache au-delà des mots. Mais les docteurs du Talmud ne sont pas d'abord des intellectuels, des philosophes ou des théoriciens ; ils sont, avant tout animés de l'esprit qui conduisait les prophètes : indiquer au peuple juif le véritable chemin de la rencontre avec le Dieu des pères. Aussi les textes talmudiques sont-ils très concrets, très pragmatiques, même quand ils présentent les doctrines les plus spirituelles, les plus élevées. Ainsi, on ne parle de la foi en Dieu que dans la mesure où cette foi conduit à bien agir. Et c'est de cette manière que les docteurs talmudiques pouvaient régler les conflits existant entre des adversaires, tout au long de la vie courante des individus. Car la foi au Dieu unique devait nécessairement amener une conduite des affaires humaines selon la justice même de ce Dieu. Témoin ce petit conte :

Rabbi Shimon ben Schatah avait acheté un âne à un Ismaélite. Ses disciples allèrent et ils trouvèrent une pierre de valeur suspendue au cou de l'âne. Ils lui dirent : Rabbi, la bénédiction de Dieu enrichit. Mais Shimon ben Schatah leur répondit : C'est un âne que j'ai acheté, de pierre précieuse, je n'en ai point acheté. Il alla et il rendit la pierre à Ismaélite. Et l'Ismaélite dit : Béni soit Adonaï, le Dieu, de Shimon ben Schatah.

Cet apologue montre non seulement que la foi en Dieu implique une conduite vertueuse, mais aussi que la foi amène à poser une sorte de propagation de la foi : l’Ismaélite attribue à Dieu le fruit de l'action posée par le Rabbi qui avait adopté comme ligne de vie la justice. La révélation de Dieu à ceux qui ne participent pas au judaïsme se fait dans le concret de l'existence du fidèle. Connaître Dieu et agir contre sa volonté devient une réalité pire que de nier purement et simplement son existence. Les thèmes du judaïsme talmudique vont naturellement se porter sur l'unité de Dieu et sur la vertu de l'homme en réponse à l'appel divin.

 

La foi en l'unité de Dieu

Le judaïsme repose sur l'affirmation fondamentale de l'existence d'un Dieu unique qui a choisi Israël parmi toutes les autres nations du monde pour en faire un peuple saint, le rôle du peuple étant de transmettre sans relâche cette croyance au Dieu unique. Cette affirmation Fondamentale s'est en quelque sorte inscrite dans la prière quotidienne du fidèle, qui récite l'antique profession de foi : Écoute, Israël, l’Éternel notre Dieu, l’Éternel est Un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces... En récitant cette prière, dès son plus jeune âge, matin et soir, tous les jours de sa vie, le Juif accepte de se soumettre à la Torah, donnée par Dieu à son peuple par l'entremise de Moïse.

Dans sa prière, le juif pieux affirme sans cesse l'unité absolue de Dieu et le lien qui unit Dieu à Israël, dans une alliance perpétuelle. Mais le Talmud, pas plus que la Bible d'ailleurs, ne pose la question de l'unité de Dieu en termes de métaphysique.

Dans la Bible, Dieu s'est révélé lui-même, par sa Parole, qui a été transmise de génération en génération. A l'époque de la rédaction du Talmud, le temps de la révélation proprement dite est achevé : Dieu ne se manifeste plus directement, même pas aux hommes qu'il aurait pu se choisir, mais cela ne signifie naturellement pas que Dieu n'est plus présent au milieu de son peuple.

Ainsi, le Seigneur, l’Éternel ne cesse de maintenir l'ensemble de sa création dans l'existence : et le seul fait que toute la création continue d'exister pose de fait l'existence de Dieu. La pensée talmudique n'éprouve en aucune façon le besoin de prouver, de donner des preuves intellectuelles de la présence de Dieu : elle va de soi. Et non seulement il a créé le monde, qu'il maintient, mais encore il agit avec providence pour chacune des choses créées, et en particulier pour chaque homme. YHWH n'est donc pas une abstraction, mais un Vivant qui est toujours à l'oeuvre dans le monde. Il se soucie de l'histoire universelle, comme de l'histoire personnelle des hommes sur lesquels il exerce son jugement souverain, mais aussi miséricordieux. Il n'agit pas envers les hommes comme s'il devait se venger de leurs conduites mauvaises. Mais il agit dans la perspective de libérer toute l'humanité de son péché, de son refus de la reconnaître comme le seul vrai Dieu, pour qu'elle puisse parvenir au bonheur. Ainsi, l'histoire humaine a un sens dans un projet divin. Le Talmud a forgé un terme pour désigner l'éternelle présence de Dieu auprès des hommes, auprès de son peuple ; c'est la "Shékinah", c'est-à-dire l'omniprésence, l'immanence. Mais la Shékinah ne signifie pas que Dieu se confonde avec la création, si sa providence s'étend à toute l'oeuvre qu'il a lui-même créée. Présent au monde, il ne se confond toutefois pas avec lui : son immanence se complète par sa transcendance, ce que la formule talmudique exprime parfaitement : Il est le lieu du monde, mais le monde n'est pas Son lieu.

Aussi est-il impossible de le représenter, même si la Bible et le Talmud lui-même ne cessent de recourir à des descriptions anthropomorphiques pour parler de lui. Il est pur Esprit, celui que les talmudistes appellent également "le Seigneur des pensées" : il est omniscient et il sonde les coeurs des hommes dont il connaît toutes les pensées. Le dessein de Dieu, pour le judaïsme, se trouve dans le fait que l'homme pourra participer à son Royaume, mais celui-ci n'est pas relégué dans une existence autre que celle du monde présent : le Royaume de Dieu doit se construire dès ici-bas, et l'homme est invité à coopérer à son édification ; le Talmud exploite au maximum l'idée biblique de l'homme-ouvrier avec Dieu.

Dieu a choisi l'homme afin d'en faire son coopérateur dans l'achèvement de la création, aussi bien matérielle que spirituelle et morale. C'est pourquoi une des caractéristiques essentielles de l'âme juive se trouve dans l'espérance : aucun autre peuple dans le monde n'a jamais autant vécu dans l'espérance que le peuple juif. Aux heures les plus sombres de son histoire, le peuple issu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob a toujours espéré contre toute espérance, il a sans cesse refuser de désespéré du monde et de l'humanité, confiant toute sa destinée dans la Parole de Dieu, qui lui promet que le Seigneur Dieu établira son règne sur toute l'humanité, à l'avènement du Messie. Celui-ci inaugurera une époque de justice et de paix pour le monde entier. Toutefois, le Messie, tel que le présente le Talmud à la suite de la Bible, ne sera pas un être surnaturel, certainement pas un être divin, comme le présente le christianisme : il ne pourra jamais être identifié avec Dieu. Mais il opérera la régénération morale et spirituelle de tout le peuple d'Israël, qu'il réhabilitera à la face du monde, pour qu'il continue m se poser au milieu des nations comme le témoin privilégié de la miséricorde de YHWH pour tous les hommes.

Ce qui caractérise le judaïsme, par rapport aux autres religions qui reconnaissent un messianisme de salut pour leurs fidèles, c'est l'affirmation que le Royaume de Dieu s'installera d'abord dans le monde présent avant de connaître son achèvement dans le monde éternel. Ce qui sera porté à son achèvement absolu dans un autre monde aura d'abord connu son accomplissement dans le monde des hommes. Ainsi, le juste se situe immédiatement sur la voie de l'éternité, et il peut exercer un pouvoir même sur la volonté divine, ainsi que l'exprimait Gamaliel, un des rabbins les plus écoutés du judaïsme : Accomplis Sa volonté comme si c'était la tienne, afin qu'il accomplisse ta volonté comme si c'était la Sienne. Réduis à néant ta volonté devant la Sienne afin qu'il réduise à rien la volonté des autres devant la tienne. C'est ainsi qu'Abraham pouvait marchander avec Dieu pour obtenir le salut de Sodome. De la sorte, l'homme est placé au centre de tout ce dessein de Dieu, et le Talmud recommande la vertu de l'individu en réponse à l'appel de Dieu.

 

La conduite morale talmudique

L'homme est une créature faite à l'image et à la ressemblance de Dieu. Cette idée, issue des premiers chapitres de la Genèse, inspirera profondément la pensée talmudique, qui reprend avec insistance les préceptes de la Torah sur l'amour du prochain : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lev. 19, 18) Le respect de la vie humaine s'inscrit comme la première recommandation pour le croyant, qui non seulement se doit de sauvegarder la vie des autres mais aussi de ne pas la menacer. Lever la main contre un frère est aussi répréhensible que de menacer sa vie.

Non seulement, le Talmud recommande et prescrit le droit inaliénable à la vie et au maintien de celle-ci, mais encore, il oblige le croyant à respecter chez les autres ce qui leur permet de vivre. Et cette obligation peut aller très loin : le droit de posséder implique l'interdiction formelle de l'accaparement des biens d'autrui, celle de la spéculation, celle aussi d'établir une concurrence déloyale qui enlèverait, de manière indirecte, la possibilité de vivre à un homme quel qu'il soit. Dans le domaine commercial, dans le monde des affaires, toutes les supercheries se trouvent interdites, de même que toute déclaration frauduleuse... ce qui suppose une honnêteté parfaite entre les partenaires. Bien avant l'instauration du syndicalisme, le Talmud établissait des règles de justice sociale. Ainsi, le salaire qui doit être versé à l'ouvrier doit être fixé de telle manière que ce dernier puisse vivre et faire vivre sa famille décemment ; et toute tentative de faire baisser le niveau de vie d'un ouvrier se conçoit comme une atteinte directe à la Loi juive. Il y a plus de dix-sept siècles que les rabbins avaient trouvé une solution au problème épineux des déplacements de l'ouvrier pour l'exercice de son travail : Le temps nécessaire à l'ouvrier pour se déplacer de son domicile à son lieu de travail doit-il être pris sur le temps de l'employeur ou sur celui de l'ouvrier ? La réponse que les docteurs du Talmud donnèrent à cette question, qui demeure toujours d'actualité est empreinte d'une logique sans pareille : le temps de l'aller, du domicile au lieu de travail, doit être pris sur le temps du patron, c'est lui qui doit se charger de le rémunérer, tandis que le temps du retour, du lieu de travail au domicile, reste à la charge de l'ouvrier, puisqu'il rentre chez lui. Les rapports sociaux sont, de la sorte, définis selon les besoins de chacun : le patron doit se charger des ouvriers dont il a besoin pour qu'ils viennent chez lui, mais celui qui rentre chez lui, après sa journée de travail, répond à un besoin personnel et légitime de repos, et le temps qu'il met à regagner son domicile ne peut être imputable au patron.

Le respect de la vie exige également le respect de la digité humaine : le Talmud vise à garantir la réputation et l'honneur de chaque homme, en interdisant tout ce qui peut porter atteinte à la dignité humaine, aussi bien dans le monde public des affaires que dans la vie individuelle quotidienne. Tous les actes de la vie courante sont en quelque sorte passés en revue, et le Talmud qualifie les actions bonnes comme les mauvaises : c'est un péché, par exemple, que de donner une adresse à quelqu'un qui la demande sans s'assurer d'abord que c'est la bonne : c'est un péché également que de tromper son prochain par le mensonge. Finalement, c'est une loi d'amour universel qu'impose le Talmud : tout homme a un droit inaliénable au respect, car il a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Et ce respect est dû non seulement aux frères dans la religion, mais aussi à tout homme quel qu'il soit, quelle que soit sa race, sa religion, son origine. Une des grandes maximes que le Talmud a héritée de la Bible est celle qui recommande d'aimer l'autre comme soi-même, affirmant ainsi l'égalité de tous dans la condition humaine, laquelle dépend entièrement de Dieu ; c'est prouver son amour pour Dieu que d'aimer son semblable, car lui-même est également aimé de Dieu : faire le bien envers les autres, c'est manifester la bonté de Dieu pour chaque homme. La pratique de la vertu, et particulièrement celle de la justice, se doit d'être une règle universelle qui permet au juif de manifester son attachement à la Torah et de témoigner qu'il suit toujours et partout l'alliance conclue entre YHWH et Israël sur le mont Sinaï.

 

La place du Talmud dans le judaïsme actuel

Un des grands principes du Talmud a été de demander à ses lecteurs, à ses étudiants, à ses maîtres, de devenir de plus en plus homme ; car c'est l'homme seul qui peut maintenir vivante l'âme profonde d'Israël, dans la fidélité à la Torah, à la Parole de Dieu. Et le Talmud, au cours des siècles, a permis de garder une profonde cohésion dans le peuple juif : la certitude des docteurs et des rabbins du Talmud était que Dieu ne pouvait pas oublier son peuple et que la libération viendrait aussi dans un avenir proche, malgré les persécutions, malgré les catastrophes nationales... En maintenant vivante l'espérance de la libération de toute servitude, comme aux jours de la libération d’Égypte, le Talmud imprimait une force spirituelle à l'intérieur du judaïsme, une force qui allait traverser les siècles.

C'est dans l'étude systématique et approfondie du Talmud que le juif découvre son identité profonde : et, quand on dit que le peuple juif est le "peuple du livre", c'est du Talmud, beaucoup plus qu'à la Bible qu'il convient de penser. Le Talmud est le fruit de la recherche incessante sur la Bible, sur la Parole de Dieu. C'est en l'étudiant sans relâche que le fidèle découvre sa véritable ossature morale et spirituelle. Et des milliers de personnes à travers le monde continuent de percer les mystères du grand Livre ; car on ne lit pas le Talmud, on l'étudie, on le scrute, et les étudiants, rassemblés autour d'un maître, passant de très longues heures à décrypter, à décoder le sens de tel ou tel passage de la Bible, à la lumière de ce que les docteurs du Talmud ont pu dire, il y a plusieurs centaines d'années. Le maître n'est pas là pour enseigner, mais il est présent pour guider et soutenir l'enseignement qu'il a lui-même reçu de ses professeurs : l'analyse des textes se fait en commun, et il n'y a pas de préséance dans cette étude. Ce qui compte, pour chacun des participants, c'est d'acquérir une très grande souplesse d'esprit. L'élève peut contester le maître, réfuter sa parole s'il ne l'estime pas convaincante, à charge pour lui d'amener des preuves suffisantes pour convaincre et le maître et les autres disciples.

Toutefois, n'importe qui n'est pas apte à entreprendre l'étude talmudique. Il ne suffit pas en effet de connaître l'hébreu antique et l'araméen, il faut encore avoir une connaissance des textes de la Torah et des Prophètes. Et il convient également de posséder une réelle musculature de l'esprit qui permettra de suivre tous les développements de la dialectique talmudique, qui constitue une véritable gymnastique intellectuelle. Ce minimum étant acquis puis développé, le reste ne sera plus qu'une affaire de pratique et d'habitude du raisonnement. Car celui qui se lance dans l'étude doit se souvenir de ce principe fondamental : tout est indiqué dans la Torah, il faut et il suffit de la tourner et de la retourner dans tous les sens pour découvrir qu'en dépit de l'apparente contradiction des textes il existe une profonde unité entre toutes les paroles bibliques. Il s'agira donc de percer le sens qui manifestera l'esprit de la Loi, caché sous la lettre.

Les exercices, qui sont répétés quotidiennement, permettent à tous les participants à l'étude d'acquérir une parfaite connaissance des textes bibliques et de parvenir ainsi presque jusqu'aux limites de la compréhension du dessein divin sur les hommes. Car il ne faudrait pas séparer hâtivement l'étude du Talmud de la prière : l'étudiant doit prier plusieurs fois par jour avec une grande ferveur, pour dépasser le simple niveau de la connaissance intellectuelle et parvenir jusqu'au monde de la contemplation.

Néanmoins, il ne convient pas de penser que l'étude talmudique soit réservée à un cercle relativement étroit d'initiés : elle est le bien commun de tout le peuple, et il n'est pas rare de voir dans les synagogues et dans les différentes écoles synagogales des juifs de tous âges et de toutes conditions discuter longuement sur un verset de la Torah et d'étudier tous les commentaires qui ont pu en être donnés à travers les siècles... L'étude de la Loi est le centre de la vie juive, et tout juif, qu'il soit pratiquant ou non, est en quelque sorte conduit par cette étude, si bien que le Talmud, qui règle pratiquement tous les moments de l'existence, le détermine continuellement dans sa conduite. L'actualité du Talmud restera sans cesse présente, puisque c'est à l'intérieur même de cette réflexion, que se maintient l'esprit qui distingue le juif de tous les autres hommes, l'appelant sans cesse à éveiller en lui ses qualités humaines et spirituelles les plus profondes. Le Talmud a permis au peuple juif de sauvegarder son identité, malgré les persécutions les plus atroces de l'histoire mondiale. Et aujourd'hui encore, la plupart des lois observées par les juifs, aussi bien dans l'État d'Israël que dans les autres pays du monde, dérivent presque directement du Talmud.