JE CROIS EN L’ÉGLISE

 

Jusqu’à présent, l’étude de la confession de foi chrétienne s’est arrêtée à des réalités spirituelles, sur lesquelles le croyant ne pouvait avoir aucune prise directe. Même l’existence historique de Jésus de Nazareth échappe à toutes nos vérifications, car nous n’avons pas été les contemporains des événements rapportés par les évangélistes. Il faut accorder sa foi sur le témoignage de ceux qui ont cheminé avec ce Jésus, dont Pierre dit qu’il a « été fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié » (Ac. 2, 36). Il serait possible de penser que tout va changer avec la foi en l’Église, puisque, sur elle, nous pouvons avoir une prise directe, une sorte d’instrument de vérification. Chacun croit la connaître, et pourtant, l’Église constitue une réalité beaucoup plus complexe que ce que nous pouvons imaginer au premier abord. Elle est, elle aussi, un mystère dont nous ne percevons que la face apparente, alors qu’il nous faut découvrir sa face cachée, celle qui indique son origine divine, telle que les professions de foi de l’Église peuvent l’indiquer. En faisant fonctionner ces professions de foi comme des mythes, nous pouvons repérer qu’elles indiquaient comment une réalité sociale (l’Église, en l’occurrence) est venue à l’existence par l’intervention d’un personnage divin. En recherchant la face cachée de l’Église, ce mystère de l’Église, la foi en l’Église devient comparable à la foi que le croyant peut accorder aux grands mystères exposés dans les confessions de la foi.

La méconnaissance de l’Église

Chaque chrétien croit connaître l’Église, comme chaque homme croit connaître ses amis, alors que leur réalité profonde échappe à l’investigation première : un regard trop habitué finit par ne plus rien voir. Ainsi pour découvrir des merveilles que nous ignorions dans notre entourage, il suffit parfois qu’un étranger vienne pour nous révéler ce que nous ne savions plus voir. L’Église n’échappe pas au regard trop habitué des croyants. Leurs jugements sur le curé, sur quelques chrétiens connus, sur quelques déclarations télévisées, cachent toute la richesse de l’Église

Qu’y a-t-il d’original dans cette institution deux fois millénaire et qui semble parfois en ruines ? Le terme grec « ekklesia », d’où dérive le terme Église, veut dire : assemblée, convocation pour une assemblée, pour constituer un peuple ou un groupe social dans ce peuple. Le Christ a posé les fondements de cette réalité collective d’un peuple en marche vers Dieu. Mais, d’autre part, Église est aussi composée d’hommes et de femmes traversées par le doute, installés dans leurs habitudes, repliés sur eux-mêmes, parfois jusqu’au plus grand égoïsme...

Par sa nature même, d’origine divine, et quoi qu’il en soit de la qualité spirituelle de ses membres, l’Église demeure, pour le chrétien, le signe de la présence de Dieu au cœur du monde. On pourrait la définir, comme il sera fait par ailleurs, comme le Sacrement de la Présence du Christ dans le monde. En elle et à travers elle, le chrétien retrouve le Christ, les paroles qu’il lui adresse et les gestes qui témoignent de son attention pour chaque homme, ces gestes qui furent les siens au cours de sa vie terrestre et que les sacrements continuent de manifester. Le Christ ressuscité continue de donner rendez-vous aux hommes dans son Église Il n’y a pas de foi réelle si l’homme refuse d’entrer dans le jeu de Jésus-Christ, dans le jeu de l’Église qui est le lieu de sa présence dans le monde. Personne ne peut le rencontre s’il ne le reconnaît dans la communauté qu’il a lui-même instituée : Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps (Mt. 28, 20).

La présence de Jésus-Christ dans le monde est particulièrement soulignée dans le sacrement de l’Eucharistie, signe de sa présence au milieu des hommes « jusqu’à ce qu’il revienne ». Le baptême fait de chaque baptisé un membre vivant de l’Église Pour les catholiques, les autres sacrements orientent vers l’eucharistie. La confirmation permet à chacun de mettre au service de tous les différents dons de l’Esprit. Le sacrement de réconciliation réintègre l’homme pécheur dans la communion. L’ordre donne à des hommes, évêques et prêtres, le pouvoir de célébrer l’eucharistie. Le sacrement des malades aide ceux-ci à joindre leurs souffrances à la Passion du Christ, à laquelle ils communient dans l’espérance de la Résurrection. Le mariage constitue le couple humain comme la cellule de l’Église et le témoin de l’amour de Dieu. L’Église n’est donc pas une société comme les autres, pour le croyant, elle est porteuse de Dieu. Les sacrements de l’Église sont des signes pour les croyants, pas seulement pour ceux qui connaissent par coeur des formules toute faites, pas seulement pour les savants et les théologiens, mais pour tous les croyants, pour des hommes et des femmes qui ont placé leur confiance dans le Christ Jésus et dans son Église

Le concile Vatican II a beaucoup insisté sur le fait que les sacrements sont avant tout des sacrements de la foi. Or il est facile de constater que ces sacrements sont aisément donnés à des hommes qui manifestement n’ont plus la foi en Jésus-Christ et qui peut-être même ne l’ont jamais eue. Combien y a-t-il eu de baptêmes d’enfants de familles non-chrétiennes ? Combien y a-t-il eu d’extrême-onctions sur des morts qui vivaient totalement en dehors de l’Église ou sur des hommes qui n’avaient plus leur conscience pour rencontrer Jésus-Christ vivant dans le sacrement des malades ? On dira sans doute que, de la sorte, on constitue une Église pour l’élite, pour les purs... Mais c’est un faux argument ! Jésus ne rassemblait pas les purs, mais des pécheurs qui mettaient leur confiance en lui, et pour qu’il puisse accomplir un miracle, il exigeait toujours la foi, non la pureté ou la connaissance. Les sacrements ne sont pas pour les purs mais pour les croyants, car ils sont une célébration particulière de la foi. Il devient impossible d’obliger les prêtres à être de simples gestionnaires d’une religion non chrétienne qui finirait par sombrer dans des conduites magiques qui abusent les hommes. D’autre part, le sacrement n’a jamais donné la foi, même s’il travaille dans le coeur de celui qui croit et qui le reçoit.

Pentecôte et Vatican II

Jésus a institué l’Église durant son existence, mais elle ne prendra toute sa dimension qu’après sa résurrection. L’organisation apparaît dès le début. Le réalisme conduit Jésus à vouloir une Église organisée. Parmi ses disciples, il choisit les Douze et confie à l’un d’eux, Simon-Pierre, une responsabilité particulière : Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église

Après l’Ascension de Jésus, la naissance officielle de l’Église fut très discrète. Personne n’en a averti le pouvoir romain, et le bruit autour du Cénacle n’a sans doute pas été assez fort pour que les historiens de l’époque en prennent note. Ils étaient douze, cent vingt peut-être, il y avait aussi quelques femmes, dont Marie, la Mère de Jésus. La maison n’était pas un palais, mais la salle haute était vaste. Ils avaient prié ensemble, c’était dimanche, un jour de fête juive également : tout Jérusalem se souvenait de l’alliance de Dieu avec son peuple au Sinaï, en ce jour de Pentecôte.

Près de vingt siècles plus tard, un autre événement allait constituer une nouvelle Pentecôte pour l’Église Le pape Jean XXIII a compris, le premier, la nécessité d’un retour à l’esprit évangélique. Il devait être un pape de transition, sans originalité, après le brillant pontificat de Pie XII. Actuellement encore, l’Église catholique vit dans la mouvance du grand rassemblement des évêques du monde, convoqué par le pape Jean XXIII et mené à son terme par son successeur, le pape Paul VI.

Angello Giuseppe Roncalli naquit le 25 Novembre 1881 dans une famille pauvre de Sotto il Monte, en Italie. Dès sa jeunesse, il rêve de servir Dieu comme prêtre, et il sera ordonné prêtre le 10 Août 1904 à Rome : il sera d’abord secrétaire de son évêque avant de devenir aumônier militaire pendant la première guerre mondiale. En 1921, il est appelé à Rome pour devenir une sorte de « voyageur de Dieu » : il est envoyé en Bulgarie par le pape Pie X qui le fait archevêque. En 1934, il est délégué apostolique à Istanbul. Alors qu’il est nonce apostolique à Paris, il est créé cardinal avant de devenir patriarche de Venise en 1954. Après la mort de Pie XII, les cinquante et un cardinaux se réunissent en conclave et le choisissent pour être le nouveau successeur de Pierre. Il portera le nom de Jean XXIII. Ses journées seront très chargées, car il veut ouvrir l’Église au monde de son temps. Dès le premier Noël de son pontificat, il visite les détenus de la prison de Rome, la Regina Coeli, puis les enfants malades de l’hôpital du Bambino Gesu. Celui qui ne tardera pas à être appelé par les fidèles le Bon Pape Jean, parcourt à pied les rues de Rome. Après avoir annoncé la convocation du Concile en janvier 1959, il part en pèlerinage à Lorette et à Assise, devenant ainsi le premier pape à quitter le Vatican depuis Pie IX. Le 11 Octobre 1962, c’est l’ouverture du Concile Vatican II pour que fleurisse un printemps inespéré pour l’Église C’est la surprise totale, il déconcerte son entourage, il dérange les habitudes. Et seulement trois mois après son élection, il annonçait la convocation d’un concile. Avec la visée oecuménique qui était la sienne, il veut chercher ce qui unit plus que ce qui divise. Déjà rongé par la maladie qui l’emportera, il n’a qu’un but : vivre et donner sa vie pour le salut des peuples. Sa décision fait l’effet d’une bombe. On raconte qu’à la question : « Qu’attendez-vous du Concile ? », Jean XXIII est allé ouvrir une fenêtre de son bureau, en disant : « Un peu d’air frais pour l’Église ! » Cette boutade, pleine de malice, était cependant faite de clairvoyance. Quand le Concile s’ouvre, quatre ans plus tard, le 11 Octobre 1962, certains pensaient que ce serait simplement une affaire de formalités. Le pape laisse pourtant une pleine liberté aux évêques : « On verra bien ce qui arrivera », disait-il. Et ce fut, pour l’Église, une nouvelle Pentecôte. La première séance, le 13 Octobre, fut l’occasion d’un coup d’éclat, qui fut l’œuvre du cardinal Liénart, évêque de Lille. Il s’agissait d’élire les membres des différentes commissions. Le plus simple, selon les secrétaires du Concile, était de reconduire dans leurs fonctions ceux qui avaient été choisis par Rome pour préparer le Concile. Malgré le règlement, qui ne prévoyait pas une intervention de la part des évêques, le cardinal Liénart s’empare du micro : « Ce schéma ne me plaît pas ! », et il propose de surseoir au vote et de laisser le temps aux différents épiscopats du monde d’élaborer des listes de candidats. Applaudissements généralisés. Le cardinal Frings, archevêque de Cologne, au nom des Allemands, apporte son soutien à l’évêque de Lille. Il ne restait plus qu’à lever la séance, elle avait duré vingt minutes, mais ces minutes allaient être décisives pour l’avenir de l’Église. Deux cardinaux avaient désobéi au règlement, mais le Concile trouvait sa liberté d’expression...

Les grands changements dans l’Église

Les changements qui ont le plus frappé l’opinion publique concernent la liturgie, l’ensemble des célébrations chrétiennes, à commencer par la messe. Il n’y a pas si longtemps, les chrétiens pensaient que la messe commençait avec l’offertoire, les lectures et le sermon n’étant que le prélude. Et le poète Paul Claudel exagérait à peine quand il décrivait la messe :

L’un fait semblant de lire dans un livre et l’autre est bien embarrassé de son chapeau. Ce n’est pas que ce soit inintéressant, et ce n’est pas positivement qu’on s’ennuie. Chacun sait simplement qu’on est là pour attendre que ce soit fini et regarde vaguement le prêtre à l’autel qui trafique on ne sait quoi...

Le Concile demande que l’Écriture sainte soit davantage lue. Comment peut-on prier Dieu si on ne l’écoute pas d’abord dans sa Parole ? Ensuite, il demande que le sermon soit d’abord l’explication de Écriture, au lieu d’être laissé à la libre fantaisie du prédicateur. Pour marquer ce changement, en France, on donne au sermon le nom d’homélie. Et même là où il n’y a pas de prêtres, le Concile demande aux laïcs chrétiens de se réunir le dimanche et les jours de fête pour écouter la Parole de Dieu. Fallait-il conserver l’usage du latin ? A Vatican II, le débat autour de l’usage des langues modernes dans la liturgie fut long et sérieux. Ce qui a été affirmé, c’est que l’unité de l’Église ne réside pas dans une langue commune, mais dans une foi commune. Ce qui a été remarqué par les fidèles, c’est aussi le fait que l’eucharistie se célèbre face au peuple et que tous les prêtres sont invités à concélébrer l’eucharistie.

L’Église avait longtemps été considéré comme une pyramide, le pape au sommet, les évêques soumis au pape, les prêtres soumis à leur évêque, puis les laïcs soumis à tous. Le Concile allait renverser cette pyramide. L’Église, c’est d’abord le Peuple de Dieu, et le vocabulaire de Vatican II sera avant tout pastoral : le Christ est le Bon Pasteur qui connaît chacune de ses brebis par son nom, et les responsables dans l’Église doivent non pas exercer un pouvoir, mais diriger tout le peuple comme un berger guide son troupeau.

Paul VI, successeur de Jean XXIII, fut le véritable maître d’oeuvre du Concile. Il mena à bien les trois dernières sessions, et il réussit à marquer les premières années de son pontificat par des gestes prophétiques. Il voulait que le Christ soit le seul chef et le seul but de l’Église. Il prend donc son bâton de pèlerin pour marcher à la suite du Christ sur les routes de Terre Sainte, où il se rend dans les différents lieux où Jésus exerça son ministère, depuis son baptême par Jean jusqu’au Sépulcre. Il supplia les nations les plus riches d’écouter la voix des peuples en voie de développement. Il ira crier sa soif de justice et de paix dans tous les continents : « Jamais plus la guerre », s’écrie-t-il à l’O.N.U. Son troisième objectif était l’unité des chrétiens. Au cours de son voyage à Jérusalem, il rencontra le patriarche Athénagoras de Constantinople et l’embrassa comme un frère dans l’épiscopat, une brouille de neuf siècles commençait à s’estomper. Il rencontre aussi le pasteur noir américain, Martin Luther King.

La grande révolution conciliaire a surtout été l’ouverture de l’Église sur le monde contemporain. Pendant longtemps, l’Église catholique s’était située en opposition avec le monde, elle cherchait à se protéger de toutes les atteintes néfastes ou présumées telles. Elle s’enfermait sur elle-même. L’ouverture était nécessaire. Mais, le peuple de Dieu, s’il est un ensemble organisé, hiérarchisé, ordonné autour du pape et des évêques, en tant qu’ils sont solidairement les successeurs des apôtres, ce peuple est aussi une société humaine avec ses faiblesses, avec les défauts propres à toute organisation humaine. Le Concile a cherché à préciser les relations qui peuvent exister entre elle et le monde, soulignant que la réalité quotidienne était porteuse d’avenir. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ; à la plénitude des temps, il y aura une terre nouvelle et des cieux nouveaux. Entre le commencement et l’accomplissement, s’insère le travail créateur des hommes, qui sont capable de transformer le monde dans lequel ils vivent. Les chrétiens savent que Dieu veut la vie et le bonheur des hommes. Aussi les droits fondamentaux de l’homme doivent être respectés. Le droit à la vie interdit toute espèce d’homicide, de la guerre à l’avortement. Le droit à l’intégrité de la personne interdit toute espèce de tortures physiques ou morales. Le droit à la dignité est offensé par les conditions de vie sous-humaine, par les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, les conditions de travail dégradantes. Toute forme de discrimination, sociale, culturelle, raciale ou religieuse, doit être considérée comme contraire au dessein de Dieu. En affirmant clairement les droits de l’homme, le Concile a eu conscience de défendre les pauvres, les petits, ceux précisément qui sont sans défense. Travailler dans cette voie, c’est effectivement préparer le Royaume de Dieu, royaume de justice de vie et d’amour.

Ainsi, l’Église n’est pas identique au monde même si elle en est solidaire et si elle le regarde favorablement et avec respect. Il est important que l’Église comme institution soit présente dans toutes les instances du monde. Les chrétiens sont des hommes comme les autres, et ils doivent exprimer leurs opinions, leurs idées sur les problèmes qui agitent le monde à n’importe quelle époque. La parole des chrétiens n’est pas faite d’une autorité hautaine et souveraine. Hommes parmi les hommes, hommes avec eux, les chrétiens ont le droit, et même le devoir de faire connaître, toujours et partout, ce qui leur tient le plus à coeur, notamment dans tous les cas où la dignité et les droits de l’homme sont menacés.

Pour les chrétiens, une forme de leur activité est le concours qu’ils apportent aux institutions qui étendent la collaboration internationale, que ces institutions existent ou soient à créer. Les associations catholiques peuvent rendre de multiples services pour bâtir une communauté mondiale pacifique et fraternelle... Ces associations doivent accroître le sens de l’universel qui convient aux catholiques et qui peut donner naissance à la conscience d’une solidarité et d’une responsabilité véritablement mondiales. Les catholiques, pour bien remplir leur rôle dans la communauté internationale, recherchent une collaboration active et positive, soit avec les frères chrétiens séparés qui, unis à eux, professent l’amour évangélique envers tous les hommes, soit avec tous les hommes de bonne volonté en quête d’une paix authentique. Considérant l’immense misère qui accable la majeure partie du genre humain, pour favoriser partout la justice et allumer en tout lieu l’amour du Christ envers les plus pauvres, le Concile Vatican II a souhaité la création d’un organisme chargé d’inciter les catholiques à promouvoir l’essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations. Jean-Paul II invite les chrétiens à relever le défi su partage et de la solidarité entre toutes les nations, races et cultures. Ce défi est lancé aux nations riches qui furent généreuses et qui le demeurent : il ne s’agit plus de donner aux pauvres, il faut apprendre à partager. Dans un monde où l’argent est roi, les chrétiens refusent d’en subir la tyrannie pour adopter une volonté de pauvreté dans la droite ligne de l’Évangile. L’Église se veut servante et pauvre, communauté qui possède simplement les biens nécessaires et indispensables à sa mission, communautés où les premiers bénéficiaires de toutes les ressources sont les pauvres.

Faut-il croire à l’Église ?

Le terme Église est emprunté au vocabulaire grec profane pour exprimer un terme hébreu (qahal) signifiant la convocation. Ekklesia avait donc deux sens : d’abord, rassemblement d’hommes sur convocation personnelle, et ensuite, peuple rassemblé et organisé par cette démarche commune. Ces deux sens conviennent à ce que peut être et doit être l’Église de Jésus-Christ.

Le chrétien est celui qui répond à une invitation, à un appel de Dieu, et qui se retrouve ainsi en Église En ce sens, on ne se rallie par à l’Église comme on pourrait se rallier à un parti politique, mais on se rallie à Dieu, en réponse à son appel, par la médiation de l’institution ecclésiale. L’Église n’a donc aucun besoin objectif de faire de la propagande et du recrutement pour accroître sa propre puissance. Elle est simplement un moyen qui permet aux hommes d’exprimer leur relation à Dieu d’une manière visible. Le chrétien fait ainsi partie d’un ensemble, d’un peuple organisé par l’appel de Dieu. L’Église ne se présente pas comme une foule anonyme dans laquelle l’homme finirait par éprouver la plus vive solitude, elle ressemble davantage à un meeting, composé d’hommes et de femmes répondant à une invitation qui leur est adressée personnellement. C’est pourquoi l’Église ne cesse d’être une réalité sociale, qui risque de ne pas être toujours bien comprise, comme toutes les réalités humaines ou sociales, véhiculant une idéologie qui échappe au contrôle de la raison.

Quand le chrétien proclame qu’il croit à l’Église, il ne fait rien d’autre que de reconnaître cette dimension sociale et donc visible du rassemblement proposé par le Dieu invisible. Mais il sait, dans ce même acte de foi, que cette réalité empirique n’a pas sa propre fin en elle-même : l’Église n’est pas un but, elle est appelée à disparaître à la fin des temps, lorsque prendra corps ce que le chrétien appelle le Royaume de Dieu promis pas Jésus. L’Église est, en quelque sorte, un relais entre un ensemble indifférencié d’hommes vivant dans le monde présente et une réalité toute spirituelle qui ne peut être définie actuellement, mais dont il est possible, pour le croyant de percevoir certaines prémices. Il est alors évident que l’Église ne peut s’enfermer dans une dimension purement sociale, comme un groupe politique, comme une force culturelle ou comme un témoin du passé... Elle est, avant tout et par-dessus tout, une communauté de foi : elle doit donc, sans relâche, lutter contre elle-même, lutter contre tout ce qui pourrait la faire stagner dans une représentation étriquée d’elle-même, elle doit se réformer pour attester qu’elle accompagne l’homme dans chacune de ses démarches. Elle prend en quelque sorte le relais du Seigneur qui était aux côtés d’Abraham, le patriarche, dans ses pérégrinations jusqu’au pays de Mambré, le relais de la Shékina, de la présence divine, manifestée dans la colonne de nuée qui précédait le peuple d’Israël dans sa marche à travers le désert, depuis sa sortie d’Égypte jusqu’à l’installation au pays de Canaan. L’Église succède aussi, d’une certaine manière, à Jésus qui accompagnait ses disciples sur les routes de Palestine d’une manière visible ou d’une manière invisible par son Esprit, depuis sa résurrection d’entre les morts, au matin de Pâques, jusqu’à son retour dans la gloire...