Les grandes affirmations de la Bible

 

Le Livre des livres, qui est un patrimoine de l'humanité, puisqu'il constitue un immense trésor de pensée et d'action, susceptible de transformer toute la vie religieuse de plusieurs civilisations, propose aux croyants certaines affirmations.

L'Unité de Dieu

L'affirmation de l'unité absolue de Dieu constitue le noyau central de tout le judaïsme.

L'idée d'unité est un concept très élaboré de l'esprit humain : en effet, il se distingue des autres par son abstraction la plus complète. Et, il parait assez étrange que ce soit un peuple de nomades, sans instruction et sans culture, un peuple qui ne connaîtra pas une civilisation de type analytique et philosophique, qui se soit trouvé à l'origine de cette découverte de l'unicité de Dieu. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour justifier ce mystère de la découverte de l'unicité divine par un peuple si peu enclin à la philosophie spéculative. Certains pensent que le monothéisme absolu d'Israël ne serait qu'une excroissance des polythéismes voisins : les peuples religieux qui entouraient Israël et sur qui ils exerçaient une influence aussi bien religieuse que politique adoraient une multitude de dieux, dans des panthéons strictement hiérarchisés, mais, en même temps, ils reconnaissaient un dieu supérieur qui dirigeait le monde. C'était un dieu cosmique qui réglait le sort des autres dieux et des hommes, et Israël n'aurait eu qu'à adopter la pensée religieuse de Babylone et de l’Égypte pour se forger son idée de l'unité divine. Une seconde hypothèse fait de l'unicité non pas le résultat d'une vision plus ou moins cosmique de l'univers, mais comme le résultat d'une conception nationale de la religion. Le Dieu d'Israël n'aurait été qu'un Dieu parmi les autres dieux : la religion du peuple n'aurait été qu'une monolâtrie qui se serait de plus en plus particularisée pour devenir le culte du Dieu plus grand que tous les autres, puis celui du Dieu unique auprès duquel tous les autres dieux ne sont que néant, du Dieu unique de tous les hommes dont il est le créateur. Ainsi, cette hypothèse pose l'unité de Dieu comme le résultat d'une longue évolution historique.

Le Judaïsme récuse ces deux hypothèses pour affirmer l'unité absolue de Dieu en dehors de tout lien avec l'univers dans sa matérialité, en dehors de tout lien avec une histoire qui retracerait le destin des dieux de l'humanité. Dieu est esprit : personne ne peut le voir, même s'il se révèle aux yeux des hommes dans la splendeur de sa création. Un profond fossé existe donc entre les cultes polythéistes et le monothéisme hébreu, lequel insiste sur le caractère spirituel de Dieu, qui récuse tous les aspects mythologiques des divinités étrangères. C'est ce sentiment du caractère personnel de Dieu qui excita la colère des prophètes contre les formes d'idolâtrie. Pour le judaïsme, c'est le Dieu, dont le nom a été révélé à Moïse, qui s'est manifesté aux patriarches et qui commença avec eux l'histoire du peuple.

Le Dieu d'Israël est transcendant et souverain : ce sont les deux caractères qui le définissent dans la Bible. YHWH est son nom, qui est transcrit en hébreu biblique YHWH puisque la langue hébraïque ignore les voyelles ; mais il est lu Adonaï, le Seigneur, afin de préserver à ce nom divin le caractère sacré que la Bible lui attribue. Chaque fois que le tétragramme divin YHWH apparaît, le lecteur lui substitue immédiatement le terme de Adonaï. Ce nom sacré ne pouvait être prononcé qu'une fois par an, à Jérusalem, le jour du grand Pardon ; mais, depuis la destruction du Temple, en 70, la véritable prononciation s'est perdue, sans chance d'être retrouvée.

La notion d'alliance

La notion la plus caractéristique de la pensée biblique est celle de l'alliance qui est présentée comme le lieu de la rencontre de Dieu avec l'homme. Cette alliance, exprimée par le terme hébreu Berith, s'exprime sous la forme d'un contrat, conclu la plupart du temps selon un rite de sacrifice qui manifeste concrètement l'union entre les deux alliés. Le terme même de Berith avait une signification politico-religieuse en Canaan : c'est un engagement pris entre deux personnes ou entre deux groupes humains, représentés par leurs chefs. Il y a Berith quand il s'agit de renouer ou même d'asseoir une relation entre deux personnes ou deux groupes après une période d'hostilité. Ainsi, parler d'alliance, c'est déjà soupçonner qu'on peut la rompre ou qu'elle a déjà été rompue, c'est aussi poser la possibilité d'un renouvellement de l'accord entre les deux parties.

Tous les éléments des codes législatifs se retrouvent dans les différentes alliances entre Dieu et son peuple. Dieu se présente toujours avec ses titres au moment de conclure une alliance, avec Abraham, avec Moïse... Un résumé de l'histoire des relations entre Dieu et son serviteur ou son peuple est chaque fois présenté. Des décisions sont prises par Dieu dans le domaine de la conduite morale ou religieuse de son peuple, avec aussi parfois l'indication de la manière de se souvenir de l'alliance. Pour l'ancêtre Noé, le signe de cette Berith sera l'arc-en-ciel, pour le patriarche Abraham, le signe sera la circoncision des mâles, pour le peuple en exode dans le désert du Sinaï, le signe des tables de la Loi sera conservé dans l'arche d'alliance.

Il est pratiquement impossible d'attribuer une date historique à la conclusion de l'alliance entre Dieu et son peuple, car l'alliance se répète et doit se renouveler régulièrement dans toute l'histoire du peuple, même si celui-ci se réfère toujours à une alliance unique. La Bible présente une pluralité d'alliances bâties sur le modèle d'une alliance unique, attestant l'unicité de celle-ci dans la pluralité.

Le Dieu qui se révèle, qui se manifeste aux hommes, n'est pas un Dieu construit abstraitement par quelque métaphysicien, il est un Dieu qui se donne à connaître aux hommes et qui, dans une mesure plus que certaine, se livre à eux pour qu'ils le fassent connaître. Le destin même de YHWH se trouve ainsi remis entre les mains des croyants : il se fait connaître, mais aussitôt il se retire, car c'est à l'homme qu'il revient de faire connaître Dieu, en rappelant les actions de salut déjà accomplies. Il y a donc une amplification de la révélation : l'événement fondateur, celui de l'alliance au Sinaï, s'éloigne dans le temps, puisque les générations se succèdent mais l'enseignement demeure, dans la permanence de la tradition.

Le propre de la tradition d'Israël n'est pas situé simplement dans un code législatif, mais bien davantage dans la lecture des événements de l'histoire du peuple comme dessein de Dieu voulu dans le cadre même de l'alliance. Si les actions mises en rapport avec l'accomplissement des commandements ne sont plus les mêmes - car l'histoire n'est pas répétition mais progression - leur rattachement à la Berith perdure : la foi d'Israël en l'alliance est immuable, bien que les manifestations extérieures changent de génération en génération. La spécificité même de l'alliance est de demeurer identique à elle-même, dans la succession des événements comme dans la suite des générations. En un certain sens, l'alliance est un signe de la transcendance de Dieu. La grandeur de YHWH, c'est de se lier à une décision humaine : il entre en relation avec l'homme, il prend parti pour son fidèle. Ce qui fait la grandeur de Dieu, c'est cette dimension de relation qu'il établit entre lui et l'homme, en engageant sa propre fidélité : l'éternel est entré dans le temps en devenant le partenaire de l'homme, en agissant pour lui tout au long d'une histoire.

Mais, si le judaïsme ne cesse d'affirmer la sainteté de Dieu, dans le cadre même de l'alliance, il affirme dans le même temps la culpabilité de l'homme : c'est cette dernière qui implique que la notion même d'alliance soit comprise comme la prescription d'une Loi à laquelle les membres du peuple doivent se soumettre.

La communauté juive s'est constituée autour de la notion d'alliance. Et même si originellement le pacte conclu par Dieu avec son peuple est lié à la possession d'une terre, très vite les Hébreux n'ont pas attaché une importance à l'espace matériel, comme lieu de leur relation avec leur Dieu ; ils ont pris conscience que leur domaine réel était l'histoire, et ils ont ainsi valorisé davantage le temps, qui est le lieu propre de l'histoire du peuple avec Dieu. Aucune tradition antique n'a insisté sur cet " avec " Dieu comme Israël : Dieu n'est plus l'inaccessible, mais celui avec qui l'homme peut travailler. L'homme devient ainsi celui qui achève la création de Dieu, en suivant son alliance et sa Loi : pour les hommes, libérés de la servitude, il ne s'agit pas simplement de pratiquer des actes de justice, mais aussi et surtout de participer à l'oeuvre de Dieu dans le monde. Puisque Dieu a libéré son peuple d’Égypte, il revient à ce dernier de faire connaître tout ce que YHWH a fait. L'enseignement des merveilles de Dieu est la condition du renouvellement de l'alliance d'une génération à l'autre : le but de l'éducation, c'est d'instituer un rapport entre l'homme et la sainteté de Dieu, afin de faire comprendre à l'homme pécheur qu'il n'est vraiment libre, vraiment autonome, que parce qu'il est soumis à son créateur.

La situation de l'homme

Dans la connaissance de l'alliance avec Dieu, l'homme ne cesse de se reconnaître pécheur, devant la sainteté absolue de Dieu. Devant les choses de ce monde, le fidèle fait l'expérience de l'échec chaque fois qu'il ne reconnaît pas l'ordre voulu par le Seigneur dans sa création. De même, dans ses relations avec les autres hommes, il fait l'expérience de sa culpabilité, de son indignité en face des autres, en face surtout de l'Autre qu'est Dieu. L'homme est un être créé par Dieu, et en tant que tel, il est dépendant de lui. Seulement, ainsi que le montrent les récits bibliques relatifs à la création, Dieu l'a établi souverain dans l'ordre du monde. Ainsi l'homme dépend de son Seigneur, tout en jouissant de la possibilité de prendre ses distances par rapport à lui, en exerçant son propre pouvoir sur le monde. La grandeur du Dieu de la Bible, c'est d'avoir créé un être tel qu'il pouvait le remettre en question, le contester et même le nier (cette négation étant la forme suprême du péché) ; mais aussi, après avoir contesté et même nié Dieu, l'homme est capable de le reconnaître comme celui qui fonde son autonomie, sa liberté. Le rapport de l'homme à Dieu ne se situe pas au plan d'une dépendance infantile, dans une sorte d'innocence qui ne poserait aucun problème : la nature même de l'homme, c'est de ne pas être innocent.

A l'origine, dans la période des commencements absolus, Dieu fit le monde et tout ce qu'il contient, et il vit que cela été bon. Puis, il créa l'homme et la femme à son image et à sa ressemblance en leur laissant la domination totale du monde sur lequel il les établit maîtres et seigneurs. Le récit biblique ne dit rien de la condition ontologique de cet homme, le premier dont le nom même indique sa domination sur la terre (Adam est un terme qui signifie tout simplement le "terreux") ; il ne décrit pas davantage la vie quotidienne de ces premiers ancêtres de l'humanité. Il semblerait même que la chute soit un instant synchronique de la création. Le temps ne s'écoule pas entre la naissance de l'homme et le moment de sa déchéance. Son innocence originelle était en harmonie avec les lois naturelles que Dieu avait établies sur le monde. L'homme ne faisait qu'un avec la nature comme il ne faisait vraisemblablement qu'un avec Dieu : il ne se distinguait alors en rien de la pierre, de la plante, de l'animal qui vivent en accomplissant parfaitement leur nature. Mais l'homme à l'état de nature ressemble à l'enfant avant l'éveil de la raison : il n'a pas conscience de lui-même. Et c'est en prenant conscience de lui-même qu'il se sépare de Dieu : c'est la connaissance qui rend l'homme mauvais et non pas le fait de manger le fruit de tel ou tel arbre. En découvrant qui il est, l'homme se sépare de Dieu, et cela constitue une chute, mais, dans le même temps il se découvre une responsabilité dans le monde. Le récit de la Genèse présente deux conséquences directes de la faute : le travail et la mort, avec leur caractère commun de pénibilité. Il faudrait aussi mentionner l'enfantement dans la douleur qui revient à celle qui a été l'occasion de la scission d'avec Dieu. Dans le texte même, le travail et la mort sont présentés comme des conséquences de la transgression de la volonté divine, comme une sorte de châtiment venant à la suite de la sanction de Dieu. Ainsi, le travail est présenté comme quelque chose qui aurait dû ne pas avoir lieu ; mais, en même temps, il est possible de considérer le travail comme un privilège de l'homme : il marque la supériorité de l'homme qui parvient à la connaissance de soi.

L'homme, dans son innocence primitive, pouvait sans doute trouver dans la nature de quoi satisfaire ses besoins élémentaires ; mais celui qui se sédentarise a des besoins qui se multiplient à l'infini : et c'est par le travail qu'il trouve la satisfaction de ses besoins qui ne sont plus simplement naturels. De la sorte, le récit de la Genèse arrive à présenter les deux aspects du travail qui est pénible en raison de la chute initiale, mais qui permet aussi le plein épanouissement de l'homme.

La loi ne se présente alors pas comme un joug qui serait imposé au peuple, elle est l'objet dont le fidèle a toujours soif : la sainteté de Dieu est le modèle que doit atteindre l'homme. Toute la Torah ne cesse de reprendre l'impératif catégorique : Soyez saints ! qui exprime le désir de salut de YHWH pour le peuple avec qui il a conclu une alliance. Pour le fidèle, la sainteté ne peut être atteinte que par la pratique des commandements, qui traduisent dans le monde la volonté d'amour de YHWH. Ainsi la Loi n'est pas contraignante, car c'est par elle, comme signe de l'alliance, que Dieu lui-même parvient à s'insérer dans l'histoire, et c'est aussi par elle que l'homme peut accéder à la satisfaction entière de devenir de plus en plus à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Toutes les affirmations de la Bible conduisent Israël à se considérer comme séparé du monde, même s'il reste profondément présent dans le monde. En sauvegardant son originalité au milieu des nations qui l'entourent, il doit répandre le message d'amour et d'appel à la sainteté pour tous les hommes de manière à rendre universelle l'alliance que Dieu a conclue avec son peuple. Toute la pensée biblique est traversée par ce souci majeur d'Israël de faire connaître à toutes les nations la révélation que YHWH a fait de lui-même en s'engageant, lui, l'éternel et le transcendant, dans le temps de l'histoire et dans la réalité humaine, en se donnant à connaître à son peuple, par l'intermédiaire d'hommes particuliers qu'il s'est choisis et qui ont marqué le destin d'Israël.

Les grandes figures de la Bible

Toute l'histoire du peuple d'Israël peut se retracer dans l'étude de quelques personnages qui ont laissé une trace déterminante au coeur de chaque croyant. A l'origine de l'histoire religieuse de l'humanité se trouve la migration d'une tribu sumérienne, conduite par un chef, un patriarche nommé Abram, qui a quitté la Mésopotamie, l'Irak actuel, pour venir s'installer au pays de Canaan, l'actuel État d'Israël. Ce qui a sans doute le plus marqué la conscience de ce peuple, c'est l'histoire de sa libération progressive. Après un séjour de plusieurs siècles en Égypte, les descendants d'Abraham subissent un pénible esclavage, et quittent ce pays de servitude sous la conduite de Moïse, qui sera leur législateur et qui les conduira à nouveau jusqu'au pays de Canaan. Installés dans ce pays, les Israélites se donnent des chefs militaires, qui seront appelés les "juges", puis des rois, comme David et Salomon, qui réussissent à établir l'unité entre les douze tribus que constituent les descendants des patriarches. Mais après la mort de Salomon, le pays se trouve déchiré en deux petits états qui ne pourront pas rivaliser en face des grands empires : ce fut le temps de l'épreuve, de la captivité à Babylone, au cours de laquelle de grands prophètes se lèvent du milieu du peuple pour rappeler la fidélité à la religion des pères. Malgré le retour de la déportation, jamais le peuple n'a pu connaître une restauration royale comparable aux grands règnes de David et de Salomon : la domination étrangère se fit toujours sentir avec plus ou moins de force. Ce sont d'abord les Perses, puis les Grecs, puis les Romains qui exercent leur influence tant politique que culturelle sur le peuple d'Israël.

    Abraham, le père des croyants

L'histoire d'Abraham est racontée dans la Genèse (Gn. 12, 1 à 25, 18). Et elle est le résultat d'une compilation de différentes traditions orales (yahviste, élohiste et sacerdotale) : c'est ce qui permet d'expliquer les discontinuités ou les incohérences du récit. Toute l'histoire d'Abraham sera une longue marche, et particulièrement une marche spirituelle à la découverte du Dieu unique, au cours de la longue migration qui le conduisit d'Ur en Chaldée, à proximité du Golfe Persique, pour s'installer dans le pays choisi par Dieu pour ce qui allait devenir son peuple, au pays dans la région d'Hébron, près de la Mer Morte.

Le père d'Abraham, Térah, était un descendant du fils aîné de Noé, Sem, d'où le nom attribué à son clan, les Sémites. Térah était originaire d'Ur, et c'est vraisemblablement lui qui entreprit la grande migration, la suite de la chute de la ville d'Ur entre les mains des Élamites. Il prit donc la tête d'un groupe de réfugiés : Il prit son fils Abram, son petit-fils Loth, fils de Hâran, et sa bru Saraï, femme de son fils Abram, qui sortirent avec eux d'Ur des Chaldéens pour aller au pays de Canaan. Ils gagnèrent Harran où ils habitèrent (Gen. 11, 31). Térah mourut à Harran, et la position de chef de la tribu revint naturellement à son fils aîné, Abram. Celui-ci avait des idées différentes de celles de son père. Si Térah, comme la plupart des hommes de son temps, adorait une pluralité de dieux, parmi lesquels très certainement Sin, le dieu lunaire d'Ur et Harran, il n'est était pas de même pour son fils qui brisa avec l'idolâtrie, en s'installant au pays de Canaan et en se mettant d'abord au service du dieu local El. Puisque ce dieu lui avait donné un pays, Abram pensait qu'il serait capable de résoudre son problème crucial : sa femme était stérile. Aussi lui offrit-il, selon le rituel mésopotamien, un sacrifice de fécondité en vue d'obtenir une descendance. Mais ce Dieu transforme ce sacrifice de fécondité en sacrifice d'alliance, par lequel Dieu lui-même s'engage dans une double promesse, celle de la possession d'une terre liée à celle d'une descendance pour le patriarche (Gn. 15). C'est le point de départ de la foi d'Abram en ce Dieu unique. Le Dieu d'Abram est personnel, il a des relations d'intimité avec son fidèle à qui il donne un nouveau nom : Abraham, père d'une multitude. Pourtant, ce Dieu ne se nomme pas, car, pour le Sémite, connaître le nom de quelqu'un, c'est avoir prise sur lui. Dieu reste le mystérieux, le Tout-Autre ; on le désignera simplement en indiquant le nom de ceux qui le vénèrent : il est le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob... Ce n'est plus une divinité locale ou un dieu qui aurait une supériorité sur les autres divinités des différentes cités, ce n'est pas davantage une divinité de la nature comme Shemesh, le dieu du soleil à Babylone, ou comme Sin le dieu lunaire. Le Dieu qui fait alliance avec Abraham n'est pas semblable aux autres dieux fabriqués de mains d'hommes. Il refuse les sacrifices humains et n'accepte pas que son fidèle lui immole son fils.

L'image qu'il est possible de se faire d'Abraham est celui d'un cheikh oriental, traversant l'ensemble du pays de Canaan avec tous ses biens, tentes, troupeaux, bergers, épouse et concubines. La famine le poussa en Égypte pour un court séjour, mais il revint au pays de Canaan, car ce pays l'avait séduit, il y avait fait l'expérience d'un Dieu fidèle. Mais il estimait sa culture supérieure à celle des Cananéens, aussi envoya-t-il son serviteur dans son pays d'origine pour prendre une femme pour son fils Isaac (Gn. 24).

A la mort d'Abraham, Isaac devint, à son tour, le chef de la tribu, mais sa personnalité est moins marquante que celle de son père, dont il continua pourtant l'oeuvre. Dieu lui renouvela son alliance inscrite dans la chair par la circoncision, signe rituel de consécration à Dieu et aussi signe de l'appartenance à la nation abrahamique. Après Isaac, ce fut son fils Jacob qui hérita de la promesse faite à Abraham. Il dut s'expatrier pour avoir extorqué la bénédiction paternelle à son aîné Ésaü. Après avoir vécu auprès de son oncle Laban et épousé Léa puis Rachel, Jacob décide de rentrer au pays de ses pères. Avant de franchir les frontières de ce pays, il dut lutter toute une nuit contre un ange (Gn. 23-32). C'est alors que Jacob reçut un nouveau nom, celui d'Israël, dont l'étymologie signifie : il a été fort contre Dieu. Ce nom d'Israël devait remplacer progressivement celui d'Hébreux par lequel étaient désignés les descendants d'Abraham.

Jacob-Israël eut douze fils qui furent les ancêtres des douze tribus d'Israël. Avec l'un des plus jeunes, Joseph, le destin de la tribu des descendants d'Abraham allait prendre une dimension nouvelle en entrant dans l'histoire de l’Égypte. Benjamin était le dernier des fils de Jacob-Israël, il est le seul à être né en Terre promise. Ils (Jacob et son clan) quittèrent Béthel. Il y avait encore une certaine distance avant d'arriver à Ephrata quand Rachel enfanta. Ses couches furent pénibles. Comme elle accouchait difficilement, la sage-femme lui dit : Ne crains pas, car tu as un fils de plus. Dans son dernier souffle, au moment de mourir, elle l'appela Ben-Oni, c'est-à-dire : Fils du Deuil, mais son père l'appela Benjamin, c'est-à-dire : Fils de la Droite. Rachel mourut et fut enterrée sur la route d'Ephrata, c'est-à-dire Bethléem. Jacob érigea une stèle sur sa tombe. C'est la stèle de la tombe de Rachel, aujourd'hui encore (Gen. 35, 16-20).

Joseph, vendu par ses frères (Gn. 37), passe de la servitude à la position de vice-roi d’Égypte, grâce à son talent d'interprétation des songes (Gn. 41). L’Égypte était alors sous la domination des Hyksos (entre 1750 et 1580), qui étaient également d'origine sémite, comme Joseph, ce qui lui permit de faire rapidement carrière dans les milieux de la cour royale. Joseph parvient à juguler une famine qui s'abattait sur le pays grâce aux réserves abondantes qu'il avait faites. Chassée de la terre de Canaan par cette même famine, sa famille vient le rejoindre (Gn. 42-47).

    Moïse, le libérateur et le législateur

Vers 1580 avant Jésus-Christ, la monarchie des Hyksos fut renversée, ce qui entraîna un changement de situation pour les Israélites soupçonnés de sympathie pour le précédent régime politique, en raison de leurs affinités raciales. En peu de temps, les descendants de Jacob furent réduits en servitude, et leur situation empira jusqu'à devenir un esclavage total, sous les règnes des pharaons Thoutmès III et Aménophis IV (entre 1485 et 1421). Des mesures impitoyables furent prises à l'encontre des Israélites : Tout garçon nouveau-né, jetez-le au Fleuve (Ex. 1, 22). La destruction totale semblait alors inévitable.

L'un des enfants des Israélites fut cependant sauvé des eaux par une princesse égyptienne, qui lui donna le nom de Moïse. Par cet heureux concours de circonstances, il échappait à la dure condition de l'ensemble du peuple ; ayant reçu une instruction royale, il est scribe fonctionnaire de la cour. Mais son éducation princière n'a pas supprimé les liens qui l'unissaient au peuple opprimé. Un jour, il est amené à supprimer un Égyptien qui frappait un esclave Israélite. Lorsque le Pharaon apprend ce fait, Moïse est contraint à l'exil, il s'enfuit dans le désert au pays de Madian : là, il se montre comme le défenseur des faibles, en l'occurrence des filles du prêtre de Madian contre des bergers (Ex. 2). Ainsi, il devient berger pour le compte de Jéthro, ce prêtre de Madian, dont il épousera une des sept filles. Il réfléchissait sans doute beaucoup tandis qu'il parcourait avec ses moutons les vastes étendues du Sinaï, il pouvait comprendre peu à peu le mystère qu'il n'avait pas saisi lors de sa jeunesse au milieu des Égyptiens polythéistes. Un jour, alors qu'il faisait paître le troupeau de son beau-père, il parvient au mont Horeb (autre nom pour désigner le Sinaï), c'est là qu'il eut une vision sous la forme d'un buisson qui brûlait sans se consumer (Ex. 3). Dieu lui révèle son nom, YHWH, et lui donne alors l'ordre de libérer le peuple hébreu de son état de servitude et de le conduire vers un bon pays.

Après bien des vicissitudes, que les rédacteurs de l'Exode rapportent avec un luxe de détails, Moïse réussit à conduire son peuple hors d’Égypte, en lui faisant traverser la Mer des Roseaux à pied sec, tandis que les Égyptiens, lancés à sa poursuite, se noyaient. La fête de la Pâque fut instituée par ceux qui avaient fui l’Égypte, en souvenir du passage du Dieu qui avait ainsi libéré son peuple : l'exode restera dans la conscience du peuple, comme le moment premier et fondamental où Dieu se manifeste comme le sauveur.

Moïse conduit alors Israël jusqu'à la montagne du Sinaï. C'est là que Moïse va s'entretenir avec YHWH, avant de donner à son peuple une constitution législative, une Loi, la Torah, qui sera la traduction de l'alliance de Dieu avec son peuple, alliance aux termes de laquelle Israël serait le peuple de Dieu et YHWH le Dieu d'Israël. Cette alliance va être conclue d'une manière solennelle, avec une manifestation de Dieu, dans les éclairs et la nuée sur la montagne, dans le feu et dans la fumée, par le son du cor et le tonnerre. C'est dans cette atmosphère d'une théophanie que Dieu va prononcer les Dix Paroles, le Décalogue, fondement de l'alliance du Sinaï. Mais avant d'être un condensé de décisions juridiques, ces "Paroles" sont la révélation même de Dieu à son peuple, le document essentiel de la foi d'Israël.

Ces "dix Paroles", appelées aussi "dix commandements" indiquent à Israël comment ne pas connaître à nouveau l'esclavage et comment marcher sur les chemins de la vraie liberté, en devenant le peuple de Dieu. La tradition juive, comme la tradition chrétienne ultérieure, a isolé le Décalogue, en le considérant comme le document exprimant la façon concrète de vivre la fidélité a YHWH ; cet ensemble de lois interpelle le croyant dans sa vie quotidienne, sur son existence profane bien plus que sur son attitude religieuse sur la conduite que le peuple devra assumer une fois arrivé dans le pays de Canaan. Les "dix Paroles" ne sont pas numérotées dans la Bible et sont exposées dans le livre de l'Exode et dans celui du Deutéronome (Ex. 20, 2-7 et Dt. 5, 6-21).

(1) C'est moi le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude (Ex. 20, 2 et Dt. 5, 6)

C'est une déclaration positive quant à l'identité et à l'action de Dieu qui ouvre le Décalogue. Dieu affirme sa présence en reprenant le nom qu'il avait révélé à Moïse dans l'épisode du buisson en feu, et la Bible hébraïque indique ce nom par le tétragramme divin YHWH, mais cette présence ne peut se saisir que dans l'oeuvre de délivrance qu'il a déjà accomplie ; et c'est la raison pour laquelle il pourra interpeller son peuple, dans une sorte de dialogue entre un "Je" divin et un "Tu" humain. Cela exclut, pour la tradition juive, la possibilité de considérer simplement le Décalogue comme une charte juridique, comparable au code législatif d'Hammourabi (même si des ressemblances frappantes existent). Certes, les " dix Paroles " sont cela aussi, mais ce sont surtout des paroles qui manifestent que le Dieu sauveur et libérateur prend en charge son peuple.

(2) Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi. Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre (Ex. 20, 3-4 et Dt. 5, 7-8).

Cette affirmation semble être l'affirmation centrale du monothéisme d'Israël. Toutefois, la formulation n'implique absolument pas la négation des autres dieux ; au contraire, elle semble même en impliquer l'existence. Dieu affirme simplement à son peuple qu'il ne tolérera aucun rival à ses côtés, en raison de son caractère de "Dieu jaloux" ; et toute l'histoire d'Israël prouve la grande tentation du peuple tout entier de se retourner vers les dieux que les autres nations vénèrent. De plus, YHWH interdit toute représentation que l'homme pourrait faire de lui en utilisant des éléments de la nature ; il accepte de se révéler par certains moyens naturels qu'il choisit lui-même (feu, nuée, tonnerre...) mais il refuse de se laisser enfermer dans des objets que l'homme pourrait construire lui-même (dans le bois, la pierre ou le métal). Ce second commandement est complété par une exhortation à ne pas adopter le culte des faux dieux : Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, qui est ici expliquée en raison de la "jalousie" de YHWH : car c'est moi le Seigneur, ton Dieu, un Dieu jaloux, poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois ou quatre générations - s'ils me haïssent - mais prouvant sa fidélité à des milliers de générations - si elles m'aiment et gardent mes commandements (Ex. 2, 5-6 et Dt. 5, 9-10). La jalousie divine se traduit par une sorte de justice implacable contre ceux qui trahissent l'alliance ; elle déborde la responsabilité individuelle pour s'appliquer sur la descendance. Toutefois, la bonté de Dieu dépasse de beaucoup sa colère : s'il punit trois ou quatre générations pour le péché d'un seul individu, sa grâce s'étend sur des milliers de générations pour ceux qui lui sont fidèles.

(3) Tu ne prononceras pas à tort le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur n'acquitte pas celui qui prononce son nom à tort (Ex. 20, 7 et Dt. 5, 11).

Ce commandement, qui interdit de prononcer le nom de Dieu à tort, ou "en vain" découle directement du premier où Dieu s'est affirmé comme le Dieu révélé à Moïse. Le nom, dans la mentalité sémitique, investit toute la personnalité de celui à qui il appartient : prononcer, ou prendre le nom de quelqu'un, c'était donc s'emparer de toute sa personne, pour en faire ce que l'on voulait. YHWH refuse de se laisser "prendre" dans des formules de type magique qui le soumettraient à des volontés humaines. S'il revient à Israël de faire connaître le nom de Dieu au milieu des nations, il ne saurait être question pour l'homme d'utiliser ce nom dans les pratiques de la magie, de la malédiction, ou dans les faux serments.

(4) Que du jour du sabbat on fasse un mémorial en le tenant pour sacré (Ex. 20, 8). 

     Qu'on garde le jour du sabbat en le tenant pour sacré comme le Seigneur ton Dieu te l'a ordonné (Dt. 5, 12).

Ce quatrième commandement est le seul où l'on peut déceler l'indice d'une célébration religieuse : le sabbat est la seule fête reconnue officiellement par le Décalogue, c'est le jour où, après toute une semaine de travail, on peut accorder tout son temps à Dieu. Tu travailleras six jours, faisant tout ton ouvrage, mais le septième jour, c'est le sabbat du Seigneur ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l'émigré que tu as dans tes villes (Ex. 20, 9-10 et Dt. 5, 13-14, mais avec quelques variantes secondaires). Et l'ordre de la célébration du sabbat s'adresse à tous, y compris à l'étranger qui réside dans la communauté des fils d'Israël. Mais deux motivations sont données à cet ordre d'observer le jour du sabbat. Dans le texte du Deutéronome, il est lié au souvenir de la libération d’Égypte : Tu te souviendras qu'au pays d’Égypte tu étais esclave, et que le Seigneur ton Dieu t'a fait sortir de là d'une main forte et le bras étendu ; c'est pourquoi le Seigneur ton Dieu t'a ordonné de pratiquer le jour du sabbat (Dt. 5, 15). Pour le Deutéronome, le sabbat est un signe de salut et de liberté pour le peuple tout entier, incluant dans une même solidarité les esclaves et les étrangers installés sur le sol occupé par les Israélites.

Dans le texte parallèle de l'Exode, l'insistance est mise non pas sur le souvenir de la libération d’Égypte, mais sur la création du monde : car en six jours, le Seigneur a fait le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent, mais il s'est reposé le septième jour. C'est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l'a consacré (Ex. 20, 11). A côté de l'aspect social, c'est l'ordre cosmique qui implique l'observation d'un jour de repos ; en se reposant, le septième jour, de toute la création qu'il avait faite, Dieu inaugurait le rythme des semaines et consacrait déjà le sabbat.

(5) Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne le Seigneur (Ex. 20, 12).

     Honore ton père et ta mère, comme le Seigneur ton Dieu te l'a ordonné, afin que tes jours se prolongent et que tu sois heureux sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu (Dt. 5, 16).

Après les commandements qui impliquaient des devoirs à rendre envers l'unique Dieu d'Israël, après la seule "Parole" relative à un devoir religieux, un commandement est accompagné d'une promesse de longue vie (pour l'Exode) et d'une double promesse de longue vie et de bonheur (pour le Deutéronome). Le terme traduit par le verbe français "honorer" est de même étymologie que celui de "gloire" de Dieu ; il faudrait alors traduire : donne leur poids de gloire (divine) à ton père et à ta mère. Ainsi ce commandement désigne beaucoup plus que les devoirs légitimes d'assistance aux parents ; il indique que les parents sont l'image même de YHWH sur la terre. Aussi, la violation de ce cinquième commandement pouvait-elle être sanctionnée par la peine de mort.

(6) Tu ne commettras pas de meurtre (Ex. 20, 13 et Dt. 5, 17).

La vie des membres de la communauté d'Israël se trouve en quelque sorte garantie par le respect absolu de la vie des hommes. Toutefois, ce commandement ne conduit pas à l'abolition de la peine de mort dans le peuple, ni à la suppression de la guerre pour garantir la sûreté de la nation.

(7) Tu ne commettras pas d'adultère (Ex. 20, 14 et Dt. 5, 18).

La religion biblique admettait la polygamie, mais le rejet de l'adultère peut s'appliquer à n'importe quel type de législation du mariage : ce dernier trouvera un symbolisme particulier avec le message prophétique d’Osée. Le mariage est le signe de la fidélité de Dieu envers son peuple, et du peuple envers Dieu. Ainsi, l'adultère, qui devient une rupture d'alliance, peut être sanctionné par la peine de mort.

(8) Tu ne commettras pas de rapt (Ex. 20, 15 et Dt. 5, 19).

Ce commandement veut protéger les biens et les personnes. Mais la tradition d'Israël en a compris une signification beaucoup plus profonde. C'est YHWH lui-même qui est propriétaire de toute ; choses, le peuple, comme l'individu, ne peut être que le gérant des biens qui ont été créés et mis à la disposition des hommes. Porter atteinte aux personnes ou aux biens des autres hommes, c'est porter atteinte immédiatement à la propriété de Dieu.

(9) Tu ne témoigneras pas faussement (à tort) contre ton prochain (Ex. 20, 16 et Dt. 5, 20).

Primitivement, cette "Parole" s'adressait à tous ceux qui devaient rendre un témoignage devant un tribunal, au cours d'un procès : c'est l'exercice de la justice humaine qui était en cause, en même temps que l'honneur et la réputation des membres de la communauté des fils d'Israël. Le faux témoignage était le cas le plus caractéristique du mensonge, aussi rapidement ce commandement a-t-il été perçu comme condamnant formellement tout mensonge.

(10) Tu n'auras pas de visées sur la maison de ton prochain. Tu n'auras pas de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, ni sur sa servante, son boeuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain (Ex. 20, 17).

Cette "Parole" de l'Exode est reprise dans des termes équivalents, mais dans un ordre différent dans le livre du Deutéronome. Mais l'importance de ce commandement ne vient pas du fait de l'organisation des différentes personnes ou choses que l'on peut désirer, convoiter, mais bien plus sur l'acte même du désir, de la convoitise. C'est l'attitude, la disposition du coeur qui est condamnée, et non pas la réalisation matérielle comme dans les autres commandements.

Mais il existait aussi de nombreuses autres prescriptions et interdictions qui ne sont pas rapportées dans le Décalogue : ainsi, la synagogue ancienne avait tiré de la Torah six cent treize préceptes (deux cent quarante-huit commandements et trois cent soixante-cinq interdictions). Et c'est à Moïse que toute la tradition biblique rapportait les différentes lois et coutumes qui pouvaient permettre au peuple. L'expérience que le peuple d'Israël avait faite au pied du Sinaï devait régler toute sa vie, et particulièrement toute son existence juridique. Le "Code de l'alliance" renferme toute une série de lois casuistiques et il est inséré dans le livre de l'Exode après la Révélation de Dieu et de ses "Dix Paroles" au Sinaï. Les prescriptions sont très diverses et réglementent toute la vie d'une population qui doit encore être pauvre : lois sur les autels qui doivent être construits en pierres brutes, lois sur les serviteurs et les esclaves, lois sur la protection de la vie, loi d'interdiction du prêt à intérêt, lois sur la protection de l'étranger, lois sur les fêtes religieuses...

Après son séjour au mont Sinaï, le peuple, sorti d’Égypte reprend sa longue marche vers le pays de Canaan ; la pérégrination des Israélites, dans le désert, va durer près de quarante ans, le temps de permettre à la génération qui avait connu le temps de la servitude de disparaître ; ainsi ce sera un peuple nouveau qui va entrer en possession de la "Terre" que Dieu avait promise aux patriarches. Cette marche ne se fera pas sans incidents, car le peuple obéit très difficilement à la volonté de YHWH. Le livre des Nombres raconte les événements qui ont suivi la révélation. Mais pour connaître la fin de Moïse, il faut se reporter aux derniers chapitres du Deutéronome. Ce livre laisse entendre que, dans les dernières semaines de sa vie, Moïse a voulu répéter tout l'enseignement que le peuple avait reçu de la part de son Dieu ; "Deutéronome" signifie étymologiquement "deuxième loi". Moïse monte alors sur le mont Nebo d'où il lui est possible de contempler tout le pays de Canaan, dans lequel il n'entrera pas. C'est Josué, que Moïse avait désigné comme son successeur qui conduira la conquête du pays.

Le livre de Josué, qui rapporte l'entrée dans la terre, donne l'impression d'une conquête rapide et facile. Toutefois, les éléments provenant de l'histoire profane donnent à penser que les tribus ne se sont infiltrées en Canaan que très lentement : la conquête a été très longue. Mais ce qui importe au rédacteur biblique, c'est de souligner qu'elle s'est faite sous la conduite de Dieu, qui est une véritable providence pour son peuple. Chacune des douze tribus, issues des douze fils de Jacob-Israël, vit de manière indépendante sur le sol qu'elle occupe en abandonnant progressivement la vie nomade pour se sédentariser. La constitution politique était assez faible. Un seul point les unissait : c'était leur histoire commune, fondée sur la reconnaissance d'un même Dieu qui avait libéré tout le peuple de la servitude d’Égypte, sous la conduite de Moïse. Chaque village formait une communauté indépendante, dirigée par les anciens, qui réglaient les problèmes qui pouvaient se faire jour entre les différents membres. Parfois, une personnalité plus remarquable peut faire respecter son autorité sur une région plus vaste, en rappelant la fidélité à YHWH au moment où les Israélites se tourneraient volontiers vers les cultes des dieux locaux, comme Baal et Astarté : ce sont les Juges, qui ne sont pas seulement chargés de rétablir la justice au milieu des hommes, mais qui reçoivent une réelle fonction de chefs charismatiques ; ils se présentent comme des sauveurs, des libérateurs face au péril qui venait aussi bien de l'extérieur (les ennemis d'Israël) que de l'intérieur (le culte des divinités étrangères).

    Les grands règnes de David et de Salomon

Le livre des Juges présente l’Histoire selon un schéma cyclique : les fils d'Israël font ce qui déplaît à YHWH, alors sa colère s'enflamme contre eux, Israël tombe alors en décadence, et dans sa misère, il crie vers YHWH, qui lui envoie un sauveur, un Juge, mais, à la mort de ce Juge, les fils d'Israël retombent dans leur faute. Si ce livre mentionne douze Juges, auxquels il faut adjoindre le prêtre Éli, et le "dernier Juge en Israël", Samuel, qui fut chargé de dénouer la série des crises nationales, en instituant la royauté. La naissance de Samuel a, comme beaucoup de personnages bibliques, un caractère miraculeux : sa mère était stérile, et dans sa prière, elle fait le voeu de consacrer à YHWH le fils qu'il voudra bien lui accorder. Samuel est, après son sevrage, placé au service de YHWH, dans le temple de Silo. En grandissant, il gagne la faveur de Dieu et celle des hommes. Samuel, consacré à Dieu dès avant sa naissance, considéré comme juge par l'ensemble du peuple, sera, avant tout un prophète, un homme à qui Dieu parle et un homme qui parle au nom de Dieu. Devenu vieux, il peut constater lui-même que ses fils ne suivent pas sa trace ; et les anciens du peuple viennent lui demander d'établir sur le peuple un roi, comme les autres nations, avec droit de vie et de mort sur ses sujets. Peu enthousiasmé par cette demande, et sur le conseil de Dieu, il propose une constitution démocratique, avec un roi dont il trace le portrait en termes peu flatteurs. Puis, malgré ses réticences, et sur les conseils de YHWH, il finit par accéder à leur demande : Samuel convoque le peuple et fait établir Saül roi par tirage au sort. Désormais, et pendant quatre siècles, l'histoire d'Israël sera donc guidée par des rois. Il ne reste à Samuel qu'à se retirer, non sans avoir rappelé au peuple qu'il a commis une faute grave, en refusant la royauté unique de YHWH sur lui.

Après la mort de Saül, dont le règne fut assez bref et tragique, les tribus viennent, en la personne de leurs anciens, trouver David à Hébron pour lui offrir le trône. David avait trente ans quand il devient roi. Il régna quarante ans. A Hébron, il régna sur Juda sept ans et six mois et, à Jérusalem, il régna trente-trois ans sur tout Israël et Juda (2 Sam. 5, 4-5). Au point de jonction des tribus du Nord et du Sud, il s'empare de la place forte de Jérusalem dont il fait son lieu de résidence et sa capitale, alors que cette ville n'avait encore joué aucun rôle dans l'histoire d'Israël. Toutefois, il ne faudrait pas penser qu'en sa personne on pouvait trouver une véritable union politique entre les tribus du Nord et celles du Sud ; il s'agit plutôt d'une fédération dont il était le symbole. Le roi était le chef de l'ensemble du peuple, aussi bien en religion que dans les affaires courantes de la nation. Dans cette ville de Jérusalem, David organise le culte divin en même temps qu'il crée un début d'organisation administrative centralisée. En collaboration avec les prêtres, il embellit le culte en lui donnant des psaumes et des chants sacrés. A l'apogée de son règne, il reçoit du prophète Nathan une promesse faite de la part de YHWH ; ce dernier contracte une alliance avec toute la dynastie davidique. Cette promesse est liée à l'espérance messianique pour le peuple que Dieu s'est choisi. Malheureusement, la fin du règne ne sera pas aussi brillante, car il arrive à David d'utiliser à son profit le pouvoir que Dieu lui a confié, il se sert de sa puissance pour lui-même au lieu de s'en servir pour le bien du peuple et le service de Dieu. Nathan reprochera au roi se conduite domestique, qui vient apporter une note sombre à son règne.

La politique de centralisation civile et religieuse, entreprise par David, sera poursuivie par son fils Salomon. Il fit construire un Temple splendide à Jérusalem, pour éclipser tous les autres lieux de culte du pays. Profitant de l'affaiblissement de ses voisins puissants, l’Égypte et l'Assyrie, Salomon fit régner une paix durable sur Israël, dotant le pays d'une civilisation exceptionnelle : sa sagesse et son intelligence étaient réputées hors des frontières du royaume. Il établit avec ses voisins de relations commerciales et culturelles. Cependant, ses mariages avec des princesses étrangères le conduisirent rapidement à faire édifier des temples païens pour celles-ci, ce qui entraîna une dégradation du culte du Dieu unique, altérant ainsi la pureté du culte et de la religion d'Israël. YHWH ne devenait plus qu'un Dieu national, un dieu parmi les autres dieux. La conséquence immédiate fut la destruction de l'unité religieuse qui sera suivie, à la mort du roi Salomon, par la perte de l'unité nationale. Alors, les deux états d'Israël, au Nord, comprenant dix tribus, et de Juda, au Sud, regroupant les deux autres tribus restées fidèles à la dynastie davidique, menèrent durant les siècles qui suivirent une existence séparée. A la suite de ce schisme, il n'est guère possible de penser qu'il y ait eu une idéologie royale pour l'ensemble du pays : seul, le royaume de Juda interprétait la dynastie davidique comme le signe de l'alliance entre Dieu et son peuple, alors que le royaume du Nord connaissait un régime de type charismatique.

Toutefois, la place éminente du roi, et particulièrement de David et de Salomon, se marque très rapidement dans la pensée religieuse du peuple. Tout d'abord, dès son intronisation, le roi est oint d'huile. Cette huile pénètre profondément dans le corps pour lui donner force, santé et beauté. C'est pourquoi, sur le plan religieux, les onctions sont utilisées pour consacrer des personnages qui doivent marquer la vie de la communauté. L'onction royale était conférée par un prêtre ou par un prophète pour signifier que tel homme était réellement choisi par Dieu, qu'il était mandaté par lui pour gouverner son peuple. Par cette onction, le roi était habilité à exercer sa fonction et il était perçu comme adopté par YHWH : Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils (2 S. 7, 14), ce qui est souligné avec une force plus grande dans certains psaumes : Moi, j'ai sacré mon roi, sur Sion, ma montagne sainte. Je publierai le décret. Le Seigneur m'a dit : Tu es mon fils, moi aujourd'hui, je t'ai engendré. Demande-moi, et je te donne les nations en héritage, en propriété les extrémités de la terre (Ps. 2, 6-8). Oracle du Seigneur à mon seigneur : Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l'escabeau de tes pieds ! Que le Seigneur étende de Sion la puissance de ton sceptre ! Domine au milieu de tes ennemis ! Le Seigneur l'a juré, il ne s'en repentira pas : Tu es prêtre pour toujours à la manière de Melchisédech (Ps. 110, 1-4).

Le roi est donc présenté comme fils de Dieu et il peut dominer sur le monde. Cette idée de filiation divine et de domination universelle fait partie des doctrines de l'Orient Ancien sur la condition royale et son caractère sacré. Et, en même temps, le roi exerce une fonction cultuelle, il est prêtre pour toujours à la manière de Melchisédech. Autrement dit, il participe à la condition de ce prêtre-roi qui vint à la rencontre d'Abraham, parce que tous deux adoraient le Dieu unique. Le nom de ce prêtre-roi de Jérusalem (à l'époque patriarcale) signifie : mon roi est justice... Le roi prend donc la tête du clergé de Jérusalem et son rôle sera également de rendre la justice sur l'ensemble de la communauté, en tant qu'il est l'héritier légitime d'une tradition qui remonte à l'époque des patriarches. La sagesse est aussi considérée comme un attribut royal : le roi participe à la sagesse de Dieu dont il est le serviteur. C'est l'objet de la prière de Salomon, au moment où il monte sur le trône de David son père : Tu as traité ton serviteur David, mon père, avec une grande fidélité parce qu'il a marché devant toi avec loyauté, justice et droiture de coeur à ton égard, tu lui as gardé cette fidélité en lui donnant un fils qui siège aujourd'hui sur son trône. Maintenant, Seigneur, mon Dieu, c'est toi qui fais régner ton serviteur à la place de David, mon père, moi qui ne suis qu'un tout jeune homme et ne sais gouverner... Il te faudra donner à ton serviteur un coeur qui ait de l'entendement pour gouverner ton peuple, pour discerner le bien du mal ; qui, en effet, serait capable de gouverner ton peuple, ce peuple si important ?  (2 R. 3, 6-10)

La documentation relative au règne de Salomon occupe les chapitres 3 à 11 du premier livre des Rois : le rédacteur s'attarde avec complaisance sur la gloire de ce roi qui fit régner la paix sur Israël et Juda, par sa sagesse, sa culture, mais aussi par sa richesse qui lui permit d'édifier le Temple de Jérusalem avec le maximum de splendeur. David avait prévu cette construction, et c'est son fils qui la mena à bien. Avec ces deux premiers rois, la fonction royale était ainsi perçue comme comportant des obligations sacrées : parmi ses nombreuses attributions, le roi se doit d'avoir souci du Temple et du culte qui s'y célèbre. Aussi même après la grande séparation politique entre le royaume du Nord et celui du Sud, le souverain sur Israël, Jéroboam fera construire les deux temples de Dan et de Béthel, afin de concurrencer le culte rendu à Jérusalem. Cette division politique, doublée d'un schisme religieux, devait avoir des conséquences fâcheuses pour l'ensemble de la nation : les trois siècles qui suivirent la mort de Salomon sont marqués par la décadence des deux royaumes et par la chute de leurs capitales aux mains des Babyloniens.

C'est dans ce contexte troublé politiquement et religieusement que se sont levés des prophètes : ceux-ci ont sans cesse rappelé à l'ensemble du peuple les exigences de l'Alliance avec Dieu.

   Les prophètes de la Nouvelle Alliance

L'histoire du peuple de Dieu, maintenant divisé, prend toutefois du relief par la présence de prophètes. Tout d'abord, il importe de revenir sur le terme même de prophète. Le mot hébreu, nabi, signifie surtout : l'homme qui parle. C'est en passant dans la langue grecque qu'il est devenu "prophétès", prenant alors le sens de : l'homme qui dit une chose avant qu'elle n'arrive, l'homme qui prédit. C'est ce sens qui a prévalu dans la tradition occidentale. Toutefois, le sens biblique ne s'accorde pas du tout avec l'interprétation en terme de prédiction : le prophète, c'est l'homme qui parle au nom de YHWH, à sa place, il est le porte-parole de Dieu. Prédicateurs, les prophètes n'ont laissé que peu d'écrits : leur parole a été transmise oralement à l'intérieur d'un cercle souvent restreint de disciples avant d'être connue par l'ensemble du peuple, alors même qu'elle était déjà transformée par toute la tradition orale. Un seul exemple permet de penser que certains prophètes pouvaient dicter leur enseignement à des secrétaires. Jérémie dicte à Baruch un résumé de sa prédication au cours de vingt-trois années : La parole que voici s'adressa à Jérémie, de la part du Seigneur : Procure-toi un rouleau, et écris dedans toutes les paroles que Je t'ai adressées au sujet d'Israël, de Juda et de toutes les nations, depuis que j'ai commencé à te parler au temps de Josias jusqu'à ce jour... (Jr. 36, 1-3).

Ce n'est donc pas le souci de publier leur propre parole qui poussa certains prophètes à devenir, d'une certaine manière des écrivains : il semble que c'est lorsque leur prédication n'a pas été écoutée qu'ils établissent par écrit les avertissements adressés au peuple de la part du Seigneur, le Dieu qui avait parlé à Moïse. Car le Dieu des prophètes n'est autre que celui des patriarches et de Moïse, non seulement le créateur du monde et le législateur, mais surtout celui qui parle sans cesse aux hommes par ses envoyés.

Le peuple d'Israël, au contact des nations païennes, avait réduit YHWH au rang d'un simple Dieu national. Le souci des prophètes sera de ramener au coeur même de la pensée du peuple le fait que YHWH est le seul et unique Dieu. Et, pour ce faire, ils approfondissent le point fondamental de la doctrine de l'alliance, de la Berith qui unit l'homme à Dieu et Dieu à l'homme comme les deux partenaires d'un contrat. Le prophète Jérémie apparaît comme l'homme dont le souci majeur a été de ramener le peuple d'Israël à la fidélité à l'alliance conclue jadis par l'intermédiaire de Moïse. Pendant les quarante années de son témoignage prophétique, des événements ont marqué l'existence des deux royaumes d'Israël et de Juda, événements ressentis, de manière très vive dans son existence personnelle. Jeune, il a connu l'enthousiasme de la réforme du roi Josias, réforme politique et religieuse : parce que cette réforme visait à expurger la religion d'Israël de toute forme d'idolâtrie par le renforcement du monothéisme, et politique parce qu'elle consistait dans une attitude d'indépendance par rapport à l'Assyrie dont la puissance se désagrégeait lentement, à tel point que le roi Josias avait même entrepris, vers l'an 622, la récupération des provinces du Nord, asservies depuis la chute de Samarie, un siècle plus tôt. La vocation de Jérémie se situe tout au début de l'accession au trône de Josias. A la mort de celui-ci, la puissance de l'Assyrie sera réduite à néant, avec la chute de Ninive en 612. Cependant, un bouleversement se produit dans le monde oriental : l'empire chaldéen connaît une certaine expansion et pratiquement, dès 605, Nabuchodonosor domine la Palestine qui allait alors connaître un sort plus tragique que sous la domination assyrienne. De plus, le nouveau roi de Juda, Joiaqim (609-597) ne poursuit pas la politique de réforme de son prédécesseur et tolère le rétablissement des cultes païens. Sous l'instigation de l’Égypte, Juda se révolte, ce qui entraîne la conquête de Jérusalem par Nabuchodonosor (597) et la déportation du fils de Joiaqim monté sur le trône l'année précédente, de ses conseillers et d'une partie de la population de la capitale. Jérémie saluera l'arrivée au trône du roi Sédécias établi par le conquérant. Mais Sédécias, privé de l'appui des conseillers royaux, va se ligner avec l’Égypte pour lutter contre Babylone. Selon le prophète, cette ligue ne pouvait être que vouée à l'échec. En effet, Jérusalem est prise, mise à sac, le Temple est incendié et les habitants sont déportés, en 587. C'est dans cette période troublée de l'histoire du peuple d'Israël que prennent place les oracles relatifs à la Nouvelle Alliance. Le gouvernement de Godolias, ami de Jérémie, installé par les Chaldéens, n'est que de courte durée : un membre de la famille royale détrônée devait l'assassiner. Dès lors, les Juifs, qui habitaient encore le pays des pères, se trouvaient menacés de représailles, puisqu'ils pouvaient être soupçonnés d'être les complices de cet attentat : ils préfèrent donc s'enfuir en Égypte, entraînant avec eux Jérémie, qui devait y mourir.

Ainsi, le témoignage prophétique de Jérémie, inauguré sous les auspices d'un renouvellement du peuple, trouve sa fin dans la déportation du peuple et dans l'exil du prophète. L'histoire du peuple pouvait alors être relue comme le déploiement de l'attitude religieuse des hommes : refuser de reconnaître YHWH comme le seul vrai Dieu, comme le seul appui, pour préférer des alliances politiques avec les peuples voisins, ne pouvait que conduire à la ruine. L'espérance, qui animait Jérémie, était de penser que l'homme pouvait se convertir, revenir de lui-même à l'alliance entre Dieu et son peuple. Cette espérance avait été entretenue par la réforme de Josias. Mais après la mort de celui-ci, et à la suite des retournements tant politiques que religieux, Jérémie découvre que son espérance est mal fondée : l'homme est incapable de se transformer lui-même, c'est YHWH lui-même qui doit entreprendre la transformation radicale du coeur de l'homme. Puisque celui-ci ne peut revenir vers Dieu, ce retour sera l'oeuvre personnelle de Dieu : c'est YHWH qui changera le coeur de l'homme et réalisera ainsi l'obéissance parfaite à sa Loi. Méconnu, persécuté durant son existence par les milieux sacerdotaux, Jérémie ne connut le succès qu'après sa mort, grâce à la publication du recueil de ses paroles par son secrétaire Baruch.

Alors, on s'aperçoit que la Parole de Dieu qu'il annonçait était authentique, et donc que la conversion qu'il prêchait avait sa valeur, que son espérance dans l'avenir restauré par YHWH lui-même n'était pas vaine. Ainsi, Ezéchiel, prophète déporté exerçant son ministère en Babylonie, prêchera également l'espérance pour les exilés, la conversion de ceux-ci en vue d'un retour à Jérusalem, pour la reconstruction du Temple et la constitution d'un peuple nouveau.

La Nouvelle Alliance que Dieu va établir après avoir pardonné la rupture de l'ancienne n'est pas différente de celle qui avait été transmise par Moïse, mais elle ne va plus consister en une série de prescriptions extérieures à l'homme, elle s'inscrira au plus intime de la personne : Des jours viennent - oracle du Seigneur - où je conclurai avec la communauté d'Israël et la communauté de Juda une nouvelle alliance. Elle sera différente de l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte. Eux, ils ont rompu mon alliance ; mais moi, je reste le maître chez eux. Voici donc l'alliance que je conclurai avec la communauté d'Israël après ces jours-là - oracle du Seigneur - je déposerai mes directives au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. Ils ne s'instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : Apprenez à connaître le Seigneur ! car ils me connaîtront tous, petits et grands - oracle du Seigneur. Je pardonnerai leur crime : leur faute, je n'en parle plus. (Jr. 31, 31-34).

Dans la littéralité même de ce texte, il est possible de découvrir tout ce qu'avait d'extérieur l'alliance mosaïque : la sortie d’Égypte montre que Dieu intervient en faveur de son peuple, sans se soucier de la réalité même de ces hommes : YHWH les prend par la main, non pas tels qu'ils sont mais tels qu'il voudrait qu'ils soient... et il commence à leur enseigner sa Loi, comme un "maître". Alors, les hommes connaissent cette Loi comme un joug imposé du fait de l'alliance, et ils ne tardent pas à s'en détourner pour trouver des facilités que ne leur présentait pas ce maître. La perspective de la Nouvelle Alliance est celle du renoncement de la part de YHWH à se conduire comme un despote qui imposait sa Loi.

Il semblerait que la perspective de la nouveauté soit un changement radical : la nouvelle va succéder à l'ancienne, et il n'y aura pas de comparaison possible entre les deux. Et pourtant, en réalité, il n'y aura pas d'abolition de l'alliance, mais plutôt un changement de mentalité qui intervient en YHWH : il changera son attitude à l'égard de son peuple, il prendra son peuple tel qu'il est, et il mettra sa Loi non plus à l'extérieur de l'homme, mais au fond de lui-même. Les directives restent les mêmes, mais elles sont intériorisées et ne sont plus perçues comme une contrainte.

A cette annonce de l'inscription de la Loi dans les entrailles de l'homme et dans son coeur, il n'existe pas de parallèle strict dans la Bible hébraïque, laquelle perçoit plus volontiers la Loi comme une obligation qui se situe à l'extérieur de l'homme : ne fallait-il pas que le juif pieux porte toujours devant les yeux, comme un bandeau, les préceptes que Dieu lui avait imposés (Dt. 6, 7-9) ? Jérémie ne renonce pas à la Loi ancienne, transmise par le Décalogue, mais il souligne qu'il ne suffit pas d'accomplir les commandements pour être justifié devant Dieu ; ce qui compte d'abord, c'est la disposition du coeur. La Loi qui sera donnée, comme signe de la nouvelle alliance, ne sera pas une nouvelle Loi, mais la Loi renouvelée : le Décalogue demeure. Ce qui est nouveau, c'est la manière de considérer la Loi, qui s'exprime dans une relation de réciprocité et d'amour : Je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. Et cette nouvelle alliance reposera sur le pardon, avant d'être exprimée en termes de changement de coeur : Je leur donne une mentalité et une orientation communes, les amenant à me respecter toujours, pour leur bonheur et pour celui de leurs enfants après eux (Jr. 32, 39). Je leur donnerai un coeur loyal ; je mettrai en vous un esprit neuf ; je leur enlèverai du corps leur coeur de pierre et je leur donnerai un coeur de chair, afin qu'ils marchent selon mes lois, qu'ils gardent mes commandements et qu'ils les accomplissent. Ils seront mon peuple et je serai leur Dieu (Ez. 11, 19-20).

La prédication prophétique s'inscrit dans la lignée d'un peuple pécheur, et elle constitue un véritable appel à la conversion : en prenant son appui sur les calamités que peut connaître l'homme et qui sont les signes apparents de la colère divine, le prophète en appelle à un retour vers la Parole de Dieu qui pourra transformer totalement le coeur de l'homme. Tout le prophétisme est une longue protestation contre l'oubli du Dieu unique. Les prophètes rappellent sans cesse la Loi que YHWH a donnée à son peuple par Moise : c'est cotte Loi qui est la véritable constitution du peuple, puisqu'elle renferme non seulement sa doctrine religieuse, mais aussi sa doctrine politique et sociale. Ils appellent le peuple au repentir, en lui redonnant l'espérance, malgré toutes les calamités qui peuvent s'abattre sur lui.

    Le Messie, inaugurateur du Royaume de Dieu

L'annonce des "jours du Messie" est une des idées forces de tout le prophétisme biblique. La nouvelle alliance est une préparation qui vise, à plus ou moins longue échéance, l'instauration du Royaume de Dieu sur la terre, royaume qui prendra la succession davidique. Contrairement à la conception chrétienne qui spiritualisera ce Royaume, pour le judaïsme, la construction du Royaume doit se faire ici-bas, sous la direction de Dieu, par la main des hommes. Il n'est pas repoussé dans un au-delà céleste, où seront abolis les problèmes inhérents à la condition humaine, ses luttes, ses espoirs, ses aspirations.

Pour le judaïsme, le Royaume de Dieu sera inauguré par le Messie, ce personnage qui ouvrira une époque de justice et de paix sur la terre : les nations qui lui résisteront seront réduites à néant, le règne de Dieu s'établira sur tout l'univers. En examinant le cours des événements qui marquent l'histoire, les prophètes comprennent que YHWH est le maître de l'histoire du monde, qu'il exerce son jugement en raison du péché de l'homme. Le passé en apporte des exemples éblouissants : YHWH a réduit la puissance de l’Égypte en permettant à son peuple de fuir le joug qui pesait sur lui, et, dans l'histoire récente, les chutes des royaumes de Samarie, puis de Juda, montrent que son jugement s'exerce aussi sur le peuple qu'il s'est choisi parmi toutes les nations. Les prophètes déchiffrent dans tous ces événements les intentions de Dieu qui peut à tout moment exercer son jugement sur l'homme pécheur, au coeur endurci. Les prophètes ont d'abord parlé pour leurs contemporains, leur message était relatif aux problèmes qui se posaient à leur époque. Mais, dans leur vision du monde, ils englobaient le passé et l'avenir. Leur idée directrice était que le dessein de Dieu se développe dans le courant de l'histoire des hommes : les promesses que YHWH avaient faites jadis se réalisent progressivement, dans l'attente de leur plein achèvement au jour de Dieu. Leur conception de l'histoire n'était donc pas cyclique, elle visait une fin : les hommes marchent vers un but fixé dès l'origine par Dieu, vers une fin dernière, qui est l'objet de l'espérance croyante.

Contrairement à une opinion répandue, l'objet de la promesse de Dieu n'est pas la venue d'un sauveur particulier, le Messie, mais l'avènement du Royaume de YHWH. Dieu, créateur et maître du monde, n'a choisi Israël qu'en vue du salut final de tous les peuples, et ses fidèles connaîtront le bonheur. Pourtant, le jour de Dieu auquel les membres du peuple aspirent ne sera pas un jour de consolation, mais un jour de colère et de châtiment : le péché des hommes implique une sanction. Dieu rémunère les hommes selon leur conduite dans le monde. Lors de son jour, il sera exalté et tout orgueil humain sera abattu. La victoire du Dieu d'Israël sur ses opposants aboutira à la conversion des nations païennes : ce triomphe permettra le retour des exilés sur la terre des ancêtres et la reconstruction du Temple.

La déception fut grande après le retour d'exil... Toutefois l'attente du Jour de YHWH ne s'acheva pas avec cette déception. Les promesses que Dieu avaient faites par la bouche des prophètes constituaient une certitude que rien ne pouvait ébranler. Si le salut tarde, c'est que la conversion du peuple est insuffisante, qu'elle manque de profondeur. Isaïe et les prophètes post-exiliques vont mettre l'accent sur l'aspect spirituel de cette venue du Royaume de Dieu, avec l'instauration des cieux nouveaux et d'une terre nouvelle. On imagine l'existence nouvelle comme un prolongement de l'existence présente, avec le triomphe du peuple fidèle à YHWH. L'idée d'une restauration de la dynastie reprend ses droits pour le monde actuel : l’Élu de Dieu, le Fils de Dieu, le Serviteur du Seigneur qui inaugurera l'avènement du Royaume, le Messie est un homme qui appartient à ce monde, même si ses qualités sont exceptionnelles, même s'il gouverne le peuple avec justice et droiture, avec sagesse et puissance : il rétablira le trône de David son père. Mais son rôle ne s'achève pas dans cette restauration, il doit faire advenir le Royaume de Dieu sur terre. Ce qu'il va accomplir, c'est le rétablissement de l'alliance entre YHWH et son peuple. Le domaine politique est lié à la pensée religieuse des prophètes. L'annonce par Isaïe d'un enfant manifeste que le Messie, s'il est parfois considéré comme une descendance de la dynastie davidique, sera aussi l'homme d'une alliance nouvelle. Son nom sera Emmanuel : Dieu avec nous, il occupera la place du roi, car il sera capable de faire comprendre que le seul roi possible pour Israël, c'est Dieu lui-même : Le Seigneur parla encore à Achaz en ces termes : Demande un signe pour toi au Seigneur ton Dieu, demande-le au plus profond ou sur les sommets, là-haut. Achaz répondit : Je n'en demanderai pas et je ne mettrai pas le Seigneur à l'épreuve. Il dit alors : Écoutez donc, maison de David ! Est-ce trop peu pour vous que vous fatiguiez les hommes que vous fatiguiez aussi mon Dieu ? Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe : Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils, et elle lui donnera le nom d'Emmanuel. (Is. 7, 10-14).

Pour Isaïe, le Messie libérateur surgira de la famille de David. Son messianisme est essentiellement royal : la dynastie de David est établie à Jérusalem qui est non seulement la capitale de Juda, le centre de l'empire de David et de Salomon, mais aussi et surtout le centre du monde vers lequel convergent toutes les nations de la terre.

L'école prophétique, née d'Isaïe, reprendra dans les siècles suivants cette annonce messianique : Dieu va venir pour sauver son peuple. L'image du roi-messie va se transformer pour exprimer la sollicitude de Dieu pour son peuple : le roi-messie prendra la figure du Serviteur de Dieu, parfaitement juste, dont la mort apportera la réconciliation avec YHWH, et qui connaîtra une postérité après sa mort.

Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui l'on cache son visage, ou, méprisé, nous ne l'estimions nullement. En fait, ce sont nos souffrances qu'il a portées, ce sont nos douleurs qu'il a supportées, et nous, nous l'estimions touché, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités ; la caution, gage de paix pour nous, était sur lui et dans ses plaies se trouvait notre guérison. Nous tous, comme du petit bétail, nous étions errants, nous nous tournions chacun vers son chemin, et le Seigneur a fait retomber sur lui la perversité de nous tous. Brutalisé, il s'humilie, il n'ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l'abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette, lui n'ouvre pas la bouche. Sous la contrainte, sous le jugement, il a été enlevé, les gens de sa génération, qui se préoccupe d'eux ? Oui, il a été retranché de la terre des vivants, à cause de la révolte de son peuple, le coup est sur lui. On a mis chez les méchants son sépulcre, chez les riches son tombeau, bien qu'il n'ait pas commis de violence et qu'il n'y eût pas de fraude dans sa bouche. Mais, Seigneur, que, broyé par la souffrance, il te plaise ; daigne faire de sa personne un sacrifice d'expiation, qu'il voie une descendance, qu'il prolonge ses jours et que le bon plaisir du Seigneur par sa main aboutisse. Ayant payé de sa personne, il verra une descendance, sitôt connu juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur, au profit des foules, du fait que lui-même supporte leurs perversités. Dès lors, je lui taillerai sa part dans les foules, et c'est avec des myriades qu'il constituera sa part de butin, puisqu'il s'est dépouillé lui-même jusqu'à la mort et qu'avec les pécheurs il s'est laissé recenser, puisqu'il a porté, lui, les fautes des foules et que pour les pécheurs, il vient s'interposer. (Es. 53, 3-12).

L'annonce de ce messie-serviteur, qui ne se manifestera pas aux hommes sous des aspects les contraignant à la conversion et au retour à la fidélité au Dieu d'Israël, Créateur et Seigneur du monde, cette annonce reste ouverte sur l'avenir. Les réalisations qui ont pu être accomplies dans la suite des temps, par un individu ou par un groupe, ont toujours été partielles, elles n'ont jamais épuisé la mission universelle dont était investi le Serviteur de YHWH. La tradition chrétienne a cependant identifié ce dernier à Jésus et à son oeuvre de réconciliation avec Dieu.

    Le fils de l'homme

Le livre du prophète Daniel est unique en son genre dans la tradition scripturaire, c'est un livre tardif et son genre littéraire le situe davantage comme un écrit apocalyptique que prophétique. Après l'exil à Babylone, la réflexion des prophètes a été marquée par le souci du jugement que Dieu peut opérer sur son peuple et sur le salut qu'il lui réserve. Les hommes cherchent à comprendre quel sera cet avenir que Dieu ouvre à l'homme dans son aspect le plus lointain, quel sera le jugement qu'il va exercer sur toute l'humanité. On se tourne vers la fin des temps, vers l'eschatologie. Pour exprimer l'action future de YHWH, les prophètes, particulièrement Daniel, se situent dans un contexte de révélation, c'est le sens premier du terme d'origine grecque : apocalypse. Les desseins secrets de Dieu sont révélés dans des visions, dans des songes qui, éclairés par l'ensemble de la prédication prophétique, peuvent permettre aux hommes un changement de conduite dans l'attente du jugement de Dieu.

Le titre de "Fils de l'homme" est un titre qui vient d'une des visions du prophète Daniel : Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu'avec les nuées du ciel venait comme un Fils d'Homme, il arriva jusqu'au vieillard, on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté une royauté qui ne sera jamais détruite. (Dn. 7, 13-15).

L'expression, d'origine araméenne, de "Fils d'homme" a un sens faible, elle désigne un être humain dans sa simplicité naturelle, elle devient alors synonyme de l'homme, soulignant la précarité de la condition humaine vouée à la mort. Mais cette expression, dansla littérature apocalyptique, prend un sens plus fort, elle désigne un personnage céleste qui apparaîtra à la fin des temps et qui jugera tous les hommes. Ce personnage céleste a des prérogatives divines : il séjourne auprès de Dieu et n'a plus rien de commun avec la condition mortelle des hommes. C'est lui qui, après son jugement à la fin des temps, pourra rétablir définitivement le Royaume de Dieu. Les commentaires du livre de Daniel lui ont attribué également des caractéristiques de Messie royal (mais ce Fils de l'homme n'a pas d'origine terrestre) et de Serviteur de YHWH (mais il ne connaît pas la souffrance et la mort). La tradition chrétienne, issue du judaïsme, reprendra également ce titre de Fils de l'homme pour l'appliquer à Jésus.

Toutes ces grandes figures de la Bible (Abraham, Moïse, les rois David et Salomon, les prophètes, le Messie, le Serviteur de YHWH, le Fils de l'homme) sont comme autant de symboles pour exprimer ce que doit être l'attitude de tout croyant devant son Dieu. Ces figures permettent aux croyants de comprendre l'évolution des desseins de Dieu tout au long de l'histoire du salut. Dieu se donne progressivement à connaître comme une personne agissant en vue du bonheur de l'homme dans la terre qu'il avait promis de donner en héritage aux patriarches, en vue du bonheur de l'homme après sa destinée terrestre.

Les actes de Dieu, comme les personnages par lesquels il manifeste son attachement et sa fidélité aux hommes, peuvent nourrir la foi des croyants dans l'attachement et la fidélité qu'ils doivent témoigner à leur tour au Dieu unique et vivant.